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Accroissement et vétuste du parc automobile : Dakar malade de ses «Cars rapides» et véhicules importés

L’OBS – Les véhicules usés qui envahissent la capitale inquiètent plus qu’ils ne rassurent. Depuis le relèvement de l’âge limite des voitures admises en importation, Dakar est devenu une sorte de poubelle européenne. Sans les bacs d’ordures qui vont avec.



Colobane. Tout près de la sortie de la bretelle de l’Autoroute Mame Limamou Laye, Modou Thiam, assis sur un bloc de pierres, a l’air d’être mal-en-point. Les yeux rouges écarquillés, la bouche à moitié ouverte, il toussote, un coup, deux… Puis, il sort de sa poche un mouchoir à jeter, se mouche et range son outil de toilette. Modou n’est pas bien loti. Ce commerçant de son état est malade. L’odeur du gasoil, les vrombissements des véhicules l’indisposent. Contre les affres de la pollution, il étale toute son impuissance. «Comme vous le voyez, je suis très enrhumé. Je sais que ce n’est pas bon de rester ici dans cette fumée, mais je n’ai pas le choix. Il faut que je travaille», souffle-t-il, désabusé. Le bonhomme de 39 ans a une toux chronique. Sa cohabitation avec les véhicules polluants est la source de son mal. «Nous sommes, dit-il, tout le temps, enrhumés. Tout le monde en souffre dans les parages. C’est à cause des rejets toxiques des véhicules.»
Malgré sa santé fragile accentuée par la présence massive des vieilles voitures, le commerçant ne veut pas entendre parler de restriction sur l’âge des véhicules admis à l’importation. «Le Sénégal est un pays sous-développé. On ne peut pas se payer certains luxes. La circulation des véhicules usés à Dakar est un mal nécessaire. Il faut au contraire faciliter leur entrée, pour que chacun puisse avoir son propre véhicule», déclare-t-il, d’une voix enrouée.
Chaque matin, ce résident de Niary Tally prend le bus pour rallier son lieu de travail. Vendeur de friperie depuis 12 ans, il estime que le débat sur l’âge des voitures ne doit pas se poser au Sénégal. «Malgré les difficultés causées sur le plan environnemental», consent-il.
Un point de vue battu en brèche par l’expert en transport et sécurité routière. Celui-ci pense qu’il est urgent de réfléchir sur cette question, avant que la situation ne dégénère. Vêtu d’un boubou traditionnel, l’homme svelte de taille moyenne évalue le parc automobile dakarois à 432 000 voitures, soit plus de la moitié du parc national. Du côté de la Direction des transports, on ne confirme pas ces chiffres, préférant prendre par des pincettes l’info. «Nous ne pouvons pas donner le chiffre, car chaque année, il y a des voitures qui arrivent, tandis que d’autres en sortent», déclare-t-on.
Ibrahima Ndongo, quant à lui, persiste et qualifie le parc de vétuste. «Plus de 70% de ce parc est vieux. Et depuis 2012, la situation ne cesse d’empirer, du fait du relèvement de la limite d’âge sur les véhicules importés». Le verrou a, en effet, été porté de 5 à 8 ans.
Depuis, le total des importations est passé de 21 422 à 33 284, entre 2011 et 2015, selon la Direction des transports. Pendant cette période, les importations des véhicules d’occasion ont plus que doublé. Elles sont passées de 9 547 à 23 334. Les achats de véhicules neufs sont, par contre, passés de 11 875 à 9 950. Il en ressort que les Sénégalais, depuis l’entrée en vigueur de cette mesure, achètent de moins en moins de voitures neuves. Tandis que les «Venant…» se vendent comme de petits pains.
Chez les concessionnaires informels, les véhicules déjà utilisés sont privilégiés. Certains comme Mohamed Dièye sont spécialisés dans la vente des voitures d’occasion. Assis sous une tente, à côté de deux collaborateurs, le jeune Mohamed est dans le secteur depuis cinq ans. Il ne le regrette pas. Avec un léger sourire, il affirme : «L’activité marche bien. On ne se plaint pas. Le seul problème, c’est le dédouanement qui est trop cher.» Sur une distance d’à peine 100 mètres, se trouve le parking de Cheikh Tidiane Fall. Ici, les véhicules sont rangés comme des jouets, ils sont bien achalandés. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. «Les prix, d’après le directeur du parking, varient entre 3,5 et 50 millions FCfa.»
Dans son bureau bien climatisé, il confirme le penchant des Dakarois pour les véhicules «Venant d’Europe». «85% des clients demandent les voitures d’occasion, parce qu’elles coûtent moins chères. Une voiture neuve peut coûter presque le double de celle d’occasion». Ainsi, la logique commerciale a tendance à prendre le dessus sur les considérations d’ordre environnemental. Les gérants, eux, ne semblent pas se soucier de l’effet induit sur l’atmosphère. «C’est vrai que les voitures neuves sont moins polluantes. Mais tout le monde n’a pas les possibilités de se payer une voiture neuve», ajoute M. Fall.
Autre endroit, autre décor. Entre Colobane et l’Université Cheikh Anta Diop, «Ndiaga Ndiaye» et «Car rapides» assurent presque sans partage le trafic des passagers. Ousmane Diagne, étudiant à la Fac lettres, vient de Keur Mbaye Fall. Vêtu d’une chemise blanche assortie d’un jean bleu, il se dirige vers le garage des cars rapides. Un véritable hangar où sont déposées des tonnes de «ferrailles». En l’absence de lignes desservant l’université, ces «carcasses» restent le seul recours des usagers. «Je les prends, parce que je n’ai pas le choix. En dehors de ces cars, il n’y a que la ligne 54 qui va à l’Université et elle met trop de temps pour arriver», témoigne le jeune étudiant à quelques jets de l’autoroute.
Sur l’axe Malick Sy-Patte d’Oie, se dessine une file interminable de véhicules. A vue d’œil, l’on constate aisément que la vétusté est la caractéristique essentielle de l’écrasante majorité de ces carcasses. Si elles étaient des personnes, on aurait dit qu’elles ont dépassé, pour la plupart, l’âge de la jeunesse. Certaines comme les Ndiaga Ndiaye et les cars rapides seraient les gens du troisième âge. Pour beaucoup d’observateurs, cette situation est l’une des principales raisons des pics de pollutions à Dakar. Mamadou Diakhaté est un vendeur d’accessoires de téléphones portables, établi juste en face du garage des cars rapides à Colobane. Dans sa boutique, il pianote sur son téléphone high-tech. Les écouteurs bien collés à ses oreilles. Interrogé sur sa cohabitation avec les vieilles voitures, il témoigne : «C’est très difficile, mais on n’a aucun moyen de se protéger contre cette pollution. On ne peut pas porter un masque tout le temps. Tous les soirs, je bois du lait pour me soulager.» A quelques mètres du garage, vers la station-service Total, Ndèye Warkha Gueye tient son commerce. Assise derrière une table remplie de gingembre, Ndèye habite Colobane. Plastronnant dans son grand boubou en voile, elle exprime, elle aussi, sa désolation : «C’est vraiment un calvaire de vivre dans ces conditions, mais on n’y peut rien. Nous sommes tous malades. Aujourd’hui, ma petite-fille qui est là n’est pas allée à l’école, parce qu’elle a passé toute la nuit à tousser. C’est à cause du gasoil. Elle est ici parce que je ne pouvais la laisser seule à la maison. Sa maman est allée au marché», déclare-t-elle.
A Colobane, elles sont nombreuses, les voitures à disputer une portion de terre trop exigüe avec les usagers. La congestion est permanente. L’odeur, étouffante. Des trottoirs pris d’assaut par tabliers et marchands ambulants. Un bruit qui fuse de partout. L’image du centre de la capitale est hideuse. Les populations, en lieu et place d’un air pur, inhalent «le souffre, l’azote, le gaz carbonique» et plusieurs autres substances nocives pour la santé humaine. Tidiani Adams qui s’active aussi dans l’aménagement des espaces publics, décrie l’anarchie qui règne dans la capitale sénégalaise.
L’Etat, depuis 2006, a entrepris un vaste programme de renouvellement du parc automobile. L’on croyait alors que les cars rapides et autres Ndiaga Ndiaye, introduits au Sénégal dans les années 60, allaient disparaître de la circulation. Mais la montagne aura accouché d’une souris. Les «Tatas» ont été injectées dans le circuit «sans le retrait des vieilles voitures». Alioune Sarr, teint noir, est chauffeur-transporteur. En 2006, il s’était inscrit pour échanger son vieux minibus «Ndiaga Ndiaye» contre les nouvelles voitures de marque «tata» distribuées par l’Association des fédérations de transports urbains (Aftu). Il explique : «Le retrait des véhicules, c’est du bluff. Aucun transporteur n’a cédé de voitures. Ils n’ont restitué que celles qui étaient déjà à l’arrêt. C’est pourquoi le parc est toujours en l’état.» Le transporteur, très remonté, est maintenant plongé dans le désespoir. «Je n’y crois plus. Je connais beaucoup de personnes qui, depuis 2006, courent derrière l’Aftu pour avoir leur bus». Chez les chauffeurs et petits transporteurs, la grogne est presque généralisée. Ils dénoncent le diktat et l’accaparement des nouvelles voitures par les grands transporteurs. Et pour sonner le glas, Ibrahima Ndongo estime que l’âge moyen des véhicules varie entre 20 et 40 ans.
Ainsi, l’éradication des vieilles voitures tant chantée, n’est pas pour demain. Entre Colobane et l’Université Cheikh Anta Diop, Ndiaga Ndiaye et Cars rapides assurent presque sans partage le trafic des passagers. Dakar roule, mais Dakar étouffe à cause de ces véhicules d’un autre âge.
MOR AMAR (STAGIAIRE)

L’importation de véhicules, une nébuleuse entre douaniers et importateurs
Malgré la vigilance de la Douane, certains importateurs réussissent à passer entre les mailles du filet et font entrer au Sénégal des véhicules qui dépassent les huit ans. Parfois, avec la complicité de certains agents véreux. Des sources douanières indiquent quelques magouilles qui ont cours dans le secteur. «Par exemple, quelqu’un qui a une voiture de marque R21 peut acheter à l’étranger une voiture d’occasion de même marque. Une fois au Sénégal, il écrit le numéro de châssis de l’ancien véhicule sur le nouveau. Ainsi, il pourra circuler avec ses anciens papiers». L’agent des douanes ne ménage pas non plus ses collègues qui se rendent parfois complices des fraudeurs. «Regardez bien dans la circulation. Il y a plein de voitures qui roulent avec une plaque CH. La plupart de ces véhicules polluants sont passés par les services de la douane, alors qu’ils ne devraient pas être dédouanés». La mafia, selon certaines sources, a été démasquée, grâce au changement intervenue dans la hiérarchie du service des mines. Les propriétaires des voitures en paient les pots cassés. «Il n’arrivent pas à faire muter leurs bagnoles», informe notre source. Par ailleurs, pendant longtemps les douaniers, au niveau du port, ont privilégié l’arrangement contre l’argus. «Depuis qu’on est revenu à l’argus, les impôts ont augmenté», expliquent les concessionnaires.
M.AMAR (Stagiaire)

Les voies du Sénégal sont dépolluantes…

Cars rapides et «véhicules polluants» sont encore très prisés à Dakar. Si les concessionnaires s’en réjouissent, les environnementalistes s’en offusquent. «Les autorités doivent prendre des mesures afin de garantir la sécurité à tous les citoyens», déclare le professeur Tidiani Adams qui officie à l’institut des sciences de l’environnement. L’environnementaliste demande au gouvernement d’agir pour éviter que la situation dégénère. Selon lui, il faut développer l’industrie des voitures pour lutter contre les importations. «Il est bien possible d’avoir des véhicules entièrement made in Sénégal. Dans les années 2000 déjà, l’école polytechnique avait entièrement construit un véhicule de course du nom de «Garmi». Il suffit juste que l’Etat y mette les moyens», plaide M. Adams. Le spécialiste invite également les usagers à changer de mentalité pour lutter contre la dégradation de la qualité de l’air. Il propose : «Les usagers doivent adopter le covoiturage qui est une pratique courante dans certains pays. Il s’agit pour les gens qui travaillent dans le même service de partager leurs véhicules. Par exemple, nous sommes cinq collègues, au lieu que chacun vienne au boulot avec sa voiture, nous pouvons nous arranger et aller au travail ensemble. Ainsi, on fait des économies et on divise par cinq les émissions de gaz.»
M.AMAR (stagiaire)

Dégradation de la qualité de l’air, Dakar une ville en danger

Le rapport 2016 de l’Organisation mondiale de la santé (Oms) sur la qualité de l’air indique que Dakar, avec ses 141 microgrammes par mètre cube chargées de petites particules (Pm 10), dépasse de sept fois la limite des normes fixées par l’Oms (20 microgrammes). Elle est loin devant de grandes villes comme New York (12), Londres (22), Paris (30). En ce qui concerne les particules fines (PM 2,5), Dakar, avec 32 microgrammes par mètre cube, dépasse de plus de trois fois la norme de l’Oms fixée à 10 microgrammes. Une étude réalisée par l’Institut norvégien de recherche sur la qualité de l’air en 2006 montrait que 32% de la pollution atmosphérique à Dakar provenait du secteur des transports. Cet air de «mauvaise qualité» tue, chaque année, plus de trois millions de personnes dans le monde, selon le dernier rapport de l’Organisation mondiale de la santé (Oms). En 2012, la pollution a fait sept millions de victimes dans le monde, si l’on en croit toujours les chiffres de l’agence onusienne. Pour les spécialistes, la situation est plus qu’inquiétante. Le professeur Tidiani Adams explique : «Les polluants agissent de différentes manières. Certains se mélangent avec l’air et sont directement inhalés par les populations. D’autres se déposent sur le sol et les parois des murs. Ils agissent au contact avec l’homme.» De l’avis du professeur, il est urgent de prendre des mesures pour sauver les Dakarois du péril. «Car, ajoute-il, si on consomme 1,5 litre d’eau par jour, on a besoin, en revanche, de 15 000 litres d’air tous les jours.»
M AMAR
Lobservateur
Par Le Jeudi 3 Novembre 2016 à 18:57 | Lu 73 fois



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