Obama, le «changement» à l'épreuve du pouvoir

PORTRAIT - En quatre ans après, l'homme du «changement» a laissé la place à un président conscient des limites de son action.


Obama, le «changement» à l'épreuve du pouvoir
Correspondante à Washington

C'était au printemps 2012, dans Air Force One, l'avion présidentiel où Barack Obama semblait vivre plus souvent qu'à la Maison-Blanche depuis qu'il était en campagne. Dans un emploi du temps ultraminuté de rencontres et de crises à gérer, il avait brusquement trente minutes de libre. Il invita Michael Lewis de Vanity Fair à le rejoindre à l'avant. «Imaginez que pendant trente minutes, vous cessez d'être président. C'est moi qui prends votre place. Préparez-moi, apprenez-moi à être président», lui lança le journaliste à brûle-pourpoint.

Barack Obama répondit que la chose «la plus importante est de se souvenir des espoirs et des rêves que les Américains ont investis en vous. Je crois que tous les présidents, notamment Clinton et Bush, avaient cette même approche», dit-il. Puis il mentionna l'«autodiscipline» rigoureuse qu'exige le job: faire de l'exercice «pour ne pas craquer», apprendre à simplifier la vie courante pour se concentrer sur les «décisions importantes» qui vous submergent vite en un torrent continu. À la demande de Lewis, Obama parla aussi de ses relations avec la planète des médias, parfois si «toxique», et de la nécessité «de filtrer». «L'une des choses que vous réalisez rapidement, c'est qu'il y a quelqu'un sur les écrans, qui s'appelle Barack Obama. Mais ce n'est pas vous. Qu'il soit bon ou méchant, ce n'est pas vous…», souligna-t-il avec philosophie.

Mais alors, qui est Barack Obama, quel type de président a-t-il été ces quatre dernières années et quel président sera-t-il jusqu'en 2016? Peut-il rester l'homme inexpérimenté, submergé par la tâche, incapable de sortir l'économie de la crise et de trouver la bonne réponse politique face à ses ennemis, comme le présentent ses détracteurs du camp Romney? Le joueur d'échecs à la fois inspiré et réaliste, maître de lui, jouant plusieurs coups à l'avance, comme pendant sa campagne de 2008? Ou bien quelqu'un de plus complexe ne collant pas à ces visions tranchées, qui a évolué au fur et à mesure que ses rêves de changement se sont heurtés à la réalité brutale du pouvoir?

Le handicap d'être un «outsider»
Le Barack Obama d'il y a quatre ans était porté par une vague presque mystique, une euphorie qui résonnait aux quatre coins du globe. Le monde «allait changer» puisque l'Amérique changeait, affirmaient tant de chroniqueurs. Après le monde manichéen de l'ère Bush, ce nouveau président apparaissait comme un conciliateur né. N'était-il pas un «homme multiple», par ses origines et ses expériences culturelles si diverses, Blanc par sa mère, Noir par son père, né à Hawaï puis éduqué partiellement en Indonésie avant de connaître les meilleures universités, à Columbia et Harvard? N'avait-il pas été le premier président de couleur de la prestigieuse Harvard Law Review, véritable nœud de vipères idéologique? «Il n'y a pas une Amérique libérale et une Amérique conservatrice… Il n'y a pas une Amérique noire et une Amérique blanche, ni une Amérique latino ou une Amérique asiatique. Il y a les États-Unis d'Amérique», avait-il déclaré d'une voix vibrante, à la convention démocrate de Boston en 2004.

En 2008, Barack Obama et le petit cercle qui l'avait accompagné dans son envol semblaient croire que la seule force du mythe du premier président métis de l'histoire américaine suffirait pour changer le pays. «Nous allons tout mener de front», avait annoncé le nouveau locataire de la Maison-Blanche. Non sans arrogance, ses Chicago boys clamaient qu'il parviendrait à transformer le pays, contrairement à Clinton. Ce dernier n'avait été qu'«un gestionnaire», disaient-ils, un brin condescendants. La nouvelle équipe ne mesurait pas les résistances formidables qui allaient se lever. Ultra-intelligent mais jeune et inexpérimenté dans la mare aux crocodiles de Washington, monté au sommet sans réseaux constitués, Barack Obama surestimait sa capacité de persuasion. Après l'avoir servi, son statut d'outsider allait le handicaper.

La déconvenue ne vint pas tout de suite. Dans les premiers mois, le président semblait touché par la grâce. Le pays buvait ses discours. Les capitales étrangères le recevaient en rock star. Obama visita les Européens, tendit la main aux Russes et au monde musulman, demanda à l'Iran de «desserrer le poing» et fit comprendre aux Chinois qu'il souhaitait la constitution d'un G2, Chine-USA… Ces quelques gestes ne déboucheraient pas sur des avancées majeures, mais ils suffirent à persuader le jury d'Oslo de lui attribuer six mois plus tard le prix Nobel de la paix, geste qui en disait long sur «le romantisme de l'Europe» à l'égard du phénomène Obama, note le journaliste James Fallows dans The Atlantic.

Mais les mêmes Européens allaient sursauter en entendant son discours du Nobel, une vision sombre et hobbésienne du monde, qui proclamait la nécessité de faire la guerre quand elle est «juste». Dans la foulée de ces déclarations, Obama dépêcha 30 000 hommes supplémentaires en Afghanistan. Très vite, le président allait aussi abandonner son projet idéaliste de fermeture de la prison de Guantanamo, se coulant sans état d'âme dans les traces de George W. Bush en matière de lutte antiterroriste. Il reprit et démultiplia les attaques de drones sur le Pakistan, poursuivant aussi le programme secret de cyberguerre Olympic Games, destiné à freiner le programme nucléaire iranien. Puis il alla chercher Ben Laden jusqu'à Abbottabad. Un coup de maître.

Blocage systématique
Ces gestes auraient dû lui attirer les bonnes grâces du camp républicain, mais celui-ci avait décidé de «faire échouer» le président coûte que coûte, comme le chef de la minorité conservatrice du Sénat, Mitch McConnell, le déclara publiquement. Dès la lancée du grand plan de 800 milliards de dollars, conçu par Obama pour relancer la croissance après l'effondrement économique de 2008, le camp républicain sonna le déclenchement des hostilités. Dès l'été 2009, une mobilisation massive se propagea en réaction à la réforme de l'assurance-santé décidée par la présidence pour doter l'ensemble de la population d'une couverture maladie, projet dénoncé comme une perversion «socialiste».

Dès lors, sur tous les fronts, celui de la réforme financière, puis du plan énergie climat, de la réforme de l'immigration et finalement du vote du budget, le blocage républicain devint systématique. Le président finit par obtenir le passage de sa loi Obamacare et de sa réforme sur la régulation financière. Mais aux élections de mi-mandat, un raz de marée républicain, suscité par la révolte des Tea Party, rendit la Chambre à la droite. Obama allait s'empêtrer dans les blocages d'une capitale fédérale politiquement divisée.

Aurait-il pu cajoler ses adversaires ou leur tordre le bras pour négocier des compromis, comme l'avait si souvent fait son prédécesseur Bill Clinton - toujours prêt à inviter les élus pour des parties de cartes et des discussions informelles jusque tard dans la nuit? Aurait-il dû prendre exemple sur Lyndon Johnson, maître des alliances sur le Capitole, qui laissa, de ce fait, un bilan législatif impressionnant? Beaucoup d'experts estiment que oui. Mais Obama était nouveau en ville, il n'avait pas d'amis pour défendre ses initiatives. Surtout, ce n'était pas son genre d'aller marchander des alliances.

Animal à sang froid, peinant à mettre «ses tripes sur la table» ou à caresser ses interlocuteurs dans le sens du poil, Barack Obama s'est montré peu pressé de mettre les mains dans le cambouis de la politique. Il a toujours préféré dîner en famille, avec Michelle et leurs deux filles, ou s'entretenir à travers les livres avec les grands anciens comme Lincoln, aux assommantes soirées politiques ou protocolaires. Il a besoin d'espace privé, de solitude. Sa philosophie, naïve et arrogante à la fois, consiste à penser qu'un «bon dossier ferait une bonne politique». Il a appris à ses dépens que c'est faux. «Sa relation avec les démocrates du Congrès est glaciale, au mieux. Il préfère laisser le lobbying à Joe Biden, un séducteur de la vieille école», écrivait il y a un an le journaliste du Washington Post Scott Wilson. «Obama est un solitaire en politique, qui préfère les dossiers aux gens qui la font», ajoutait-il, très critique. Des histoires abondent racontant les déconvenues de ses donateurs, rarement remerciés ou invités à la Maison-Blanche, malgré les millions fournis.

Dans un livre récent, qui remonte aux origines de la famille Obama, l'historien David Maraniss explique cette distance délibérée et ce manque d'empathie comme le propre «d'un homme doté d'une sensibilité d'écrivain», «qui participe et en même temps s'observe en train de participer». Bref, «un homme qui voit l'essentiel du processus politique comme ridicule ou surréaliste, alors qu'il est plongé dedans». «Je ne veux pas faire semblant d'être ému», mais cela ne veut pas dire que je n'éprouve pas d'émotion, se défend le président dans Vanity Fair, revendiquant la sincérité.

Cette prise de distance permanente, caractéristique de sa personnalité, pourrait expliquer la difficulté évidente d'Obama à «jouer totalement le jeu», pendant son premier débat télévisé contre Romney, début octobre. Pendant cette prestation décevante, qui a mis sa campagne en danger, il sembla presque absent, comme s'il se demandait pourquoi il devait être là à expliquer des choses évidentes. «Aime-t-il seulement ce métier de président?», se demanda le lendemain le chroniqueur Matt Baï dans le New York Times.

Une légère fatigue
Dans les dernières semaines de la campagne, cet automne, le candidat démocrate a semblé soucieux de contre-attaquer et de réduire la distance avec «le peuple». Analysant avec lucidité ses erreurs, il s'est montré plus tranchant avec son adversaire, parlant de «Romnésie» pour moquer ses volte-face idéologiques. Surtout, il a promis de se battre pied à pied pour les étudiants, les retraités, les pauvres et les classes moyennes, qui méritent «d'avoir une chance équitable» en Amérique. Inlassablement, il a serré des mains, embrassé des mères de famille et pris des nourrissons dans les bras, prolongeant ces échanges - à l'inverse de ce qu'il avait jusqu'ici l'habitude de faire. La démarche était toujours élégante et décontractée, le sourire ravageur. Parfois une larme d'émotion coulait, comme lundi soir à Des Moines, pour le dernier meeting électoral de sa carrière.

Et pourtant, il y avait comme une légère fatigue chez le jeune président de 51 ans, au visage plus creusé et aux cheveux plus gris. Le rêve avait laissé la place à une conscience plus lucide des risques de perdre, et aussi des limites que pourrait avoir son action en cas de réélection. Le président promettait de se battre contre les blocages et de tendre la main, mais pas au prix d'une «reddition» sur les principes. Il savait que même en cas de victoire, dès mercredi le risque de paralysie reviendrait. Il était prêt.
Source: LeFigaro.fr
Rédigé par le Mercredi 7 Novembre 2012 à 09:15 | Lu 149 fois



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