Quelle vision pour l’agriculture sénégalaise ? Par Daouda Diop

On oublie très souvent dans nos sociétés modernes, que l’agriculture fait partie des fondements de nos économies nationales. En Afrique subsaharienne, elle constitue la principale richesse et représente l’activité de 60% des populations.


Quelle vision pour l’agriculture sénégalaise ? Par Daouda Diop
     Un peuple sans agriculteurs perd son âme et risque de sombrer dans la dépendance alimentaire. L’autosuffisance dans ce domaine, étant une priorité pour le Sénégal, il est important pour l’Etat, de cerner les différents problèmes auxquels reste confronté le monde paysan depuis les indépendances. Pour cela, il est primordial de regarder dans le « rétroviseur » pour comprendre pourquoi ce secteur a encore du mal à décoller malgré les efforts déployés par les différents gouvernements successifs.
        A la fin du commerce triangulaire dans lequel l’homme africain fut la principale victime, une nouvelle conjoncture avait vu le jour. Pour les colonisateurs, il fallait désormais, des produits de substitution à l’esclave afin de répondre à l’industrialisation sans cesse naissante partout en Europe. Du « take off » anglais à la révolution industrielle, l’Europe avait de plus en plus besoin de matières premières et de produits agricoles pour entamer une nouvelle ère marquée cette fois ci, par une économie qui ne dépendait plus du rapt d’êtres humains, mais de séries de modifications dans l'organisation du commerce. Abondant dans le même sens que le courant du mercantilisme, l’établissement des comptoirs le long des côtes et des cours d’eau avait permis aux métropoles, d’encourager dans leurs possessions coloniales, l’enrichissement (métaux précieux par exemple) et l’acquisition de produits agricoles dont la culture a été stratégiquement planifiée. C’est l’une des causes de cette course acharnée entre la France et l’Angleterre, soucieuses de contrôler l’embouchure du fleuve Sénégal, passage incontournable pour accéder à l’intérieur du continent et aux espaces jouxtant le haut Niger.
        Au Sénégal ce fut l’arachide ou la « nouvelle pistache » qui avait permis non seulement aux colonisateurs de satisfaire les besoins dans les huileries et savonneries comme ce fut le cas à Marseille, mais aussi, de pousser le paysan sénégalais à s’acquitter de l’impôt de capitation en s’adonnant à la culture arachidière. Par conséquent, les cultures vivrières, furent fortement touchées. Cette politique économique coloniale essentiellement agricole provoquait une dépendance et des disparités criantes entre villes et campagnes, entre régions côtières et régions intérieures. En outre, elle faisait disparaître la complémentarité millénaire des échanges, véritable cordon ombilical qui liait populations forestières et populations des savanes.
        Aujourd’hui, nous pouvons constater que les temps n’ont pas vraiment changé : le monde rural continue de s’enraciner durablement dans la pauvreté et la monoculture est toujours encouragée. L’économie de traite qui régit encore la culture arachidière, le mouvement coopératif et les achats au comptant prédominent. Le plan REVA (retour vers l’agriculture) ou GOANA (grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance) ont été très ambitieux mais force est de constater qu’ils bénéficient aux gros exploitants, et hommes d’affaires. Ces plans entraînent un grignotage des terres en zone rurale, allant même jusqu’à écarter ceux qui sont démunis de moyens de transformer leur vie et leurs modes de subsistance. Quant à la sécurisation foncière, elle est dominée par le système traditionnel villageois assujetti à la collectivité locale, le plus souvent soucieuse de gagner la bataille de la crédibilité politique en faisant des organisations paysannes sa principale proie. Elle oublie que ce sont les campagnes qui ont donné naissance aux villes et ont toujours apporté leur dynamisme aux économies urbaines.
        Face à cette situation alarmante, l’Etat sénégalais se doit de rompre avec l’héritage colonial en modernisant davantage le secteur agricole. Cette modernisation est indispensable pour réussir le passage d’une agriculture  de subsistance à une agriculture commerciale ou d’entreprise. Produire mieux et plus, créer des emplois en milieu rural, c’est doter véritablement les paysans de moyens d’exploitation via une politique agricole qui se veut d’emprunter les chemins de l’innovation des techniques et des nouvelles méthodes. L’accessibilité des zones rurales constitue aussi un facteur essentiel permettant aux agriculteurs d’être connectés aux différents marchés. C’est pour cette raison que la politique des infrastructures doit être une ambition couvrant tout le territoire sénégalais. D’ailleurs, l’inadaptation des infrastructures rurales constitue un des obstacles majeurs de la compétitivité de l’agriculture sénégalais. Favoriser les routes rurales permettrait de mieux désenclaver certaines zones enfouies à l’intérieur des terres. Face à la rude compétitivité, il est crucial de relancer de nouveaux plans de développement des filières agricoles avec de véritables missions spécifiques afin de lutter contre la détresse du monde rural. La diversification de l’agriculture sénégalaise ne saurait se réaliser sans le renforcement des programmes universitaires en matière d’analyse de politique agricole , la formation et le système d’échanges entre institutions, sans oublier le développement de compétences dans des domaines tel que l’économie afin de doter le Sénégal d’un appareil de production restructuré, bénéficiant d’un cadre macroéconomique stable et sain. L’afro-pessimisme est à décrier même si dans les recherches de beaucoup d’analystes, apparaissent des prévisions de flambée des prix de certaines denrées alimentaires comme les céréales d'ici 2030. Les récentes périodes de sécheresse et de famine dans certains pays africains laissent augurer de leur rareté et la hausse des prix peut confirmer la nécessité de faire de l’autosuffisance alimentaire le principal cheval de bataille des gouvernements. Devant cette urgence et ces temps moroses qui colorent le paysage socio-économique africain, seule l’abnégation d’agir peut contrecarrer les catastrophes annoncées. Le Sénégal n’est pas épargné ! Si l’Etat veut atteindre un taux de croissance de 6,5% à 7% du PIB en 2015 et réussir le défi de l’amélioration de la qualité de son cadre macroéconomique, il est temps de rendre vivant son secteur agricole pour combattre la paupérisation des campagnes, subvenir aux besoins vitaux d’une population galopante et s’insérer dans l’internationalisation économique en s’imposant sur le marché mondial.
Dr Daouda DIOP, historien-économiste
diplômé en Histoire économique quantitative                            
(domaine croissance économique et inégalités entre nations)      
Université de STRASBOURG
mail : diop.d@laposte.net
Rédigé par le Jeudi 11 Août 2011 à 13:31 | Lu 1159 fois



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