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Affaire "Djakay mouride" : Le procès de la foi et du "ndiguel"

Peut-on juger de la foi et du "ndiguel" dans un procès ? Tel semblait être le cas vendredi dernier au tribunal des flagrants délits de Thiès où comparaissaient cinq prévenus.


Poursuivis pour avoir levé la main sur un émissaire du Khalife général des mourides, d'avoir tenu à son encontre des propos discourtois dans les réseaux sociaux. Il est également reproché aux prévenus, d'être entrés en "rébellion" vis-à-vis de l'autorité de Touba, de son khalife habilité à désigner ou destituer son représentant à Thiès ou ailleurs, une ligne défendue par le tonitruant avocat, Me El Hadji Diouf qui a lourdement chargé les prévenus de l'affaire dite "Djakay mouride" portant sur le remplacement de Serigne Saliou Touré, représentant du Khalife de Touba à Thiès depuis la fin des années 70.

"C'est un débat qui n'est pas rationnel, on ne peut pas le traiter de façon rationnelle"
En effet. Le khalife général des mourides, représentant de Serigne Touba et par conséquent incarnation de Serigne Touba sur terre, n'a-t-il pas le droit de désigner son représentant à Thiès ? Telle est en substance la question battue en brèche par l'avocat de la partie civile, Me El Hadji Diouf qui a introduit le débat sur un terrain spirituel. Un glissement qui passe mal chez le juge Henri Grégoire Diop, président de la Cour d'appel de Thiès. "Nous sommes sur un terrain glissant, celui de la foi, de la conviction religieuse, de l'irrationnel", met en garde l'ancien patron de la Cour de répression de l'enrichissement illicite (Crei). Avant de lui faire remarquer plus tard que "c'est un débat qui n'est pas rationnel, on ne peut (donc) pas le traiter de façon rationnelle". Pas suffisant pour freiner Me Diouf dans son élan, sa détermination à trancher devant la barre ce débat interne à la confrérie mouride. Tombera dans son piège, Ndiaga Pouye, un des témoins appelés par la défense, malmené de bout en bout par la robe noire. Un témoin perdu dans ses confusions au point d'irriter l'audience qui perçoit mal ses errements, ses hésitations et ses répétitions.

Pourtant, Serigne Moustapha Lakram Mbacké avait déclaré précédemment avoir accordé son pardon à ses "bourreaux", dans une vidéo largement diffusée sur la toile au lendemain de l'agression physique dont il a fait l'objet dans l'enceinte même de la mosquée "Djakay mouride" à Thiès. Mais le marabout, sévèrement amoché, a dû revenir sur son pardon pour déposer une plainte après s'être fait établir un certificat médical attestant d'une incapacité de travail de 60 jours. Et à en croie son avocat, Me El Hadji Diouf venu exprès de Dakar, l'affaire était loin de connaitre son épilogue puisque les mis en cause qui crient victoire dans les réseaux sociaux, devront répondre de leurs actes, devant la justice. "La plainte de Moustapha Lakram est une réaction normale. Ce pays est un pays de droit", martèle l'avocat à l'endroit des 5 prévenus.

"Quiconque s'attaque à mon émissaire, s'attaque à ma personne et donc s'attaque à Serigne Touba"
En effet, arrêtés et déférés à la Mac de Thiès le 30 août dernier, les nommés Khadim Touré, Mor Talla Ndiaye, Saliou Bane, Khadim Ndoye et Talla Touré sont poursuivis pour les délits d'association de malfaiteurs, violences et voie de fait, injures publiques par voie électronique, coups et blessures volontaires, rébellion, outrage à agent et destruction de biens appartenant à autrui. L'affaire, inscrite au rôle ce vendredi 07 septembre ne sera pas renvoyée. Une patate chaude entre les mains de la justice, du fait de sa sensibilité car touchant la foi, la religion, elle devait être évacuée au plus vite. Parce qu'elle implique le chef de la confrérie mouride en personne, lequel s'était exprimée dans une vidéo pour dénoncer la tournure des évènements du 12 août à "Djakay mouride" : "Quiconque s'attaque à mon émissaire, s'attaque à ma personne et donc s'attaque à Serigne Touba", avait tenu à rappeler le khalife de Touba, Serigne Mountakha Bassirou Mbacké. Et la victime, Serigne Moustapha Lakram Mbacké en l'occurrence, n'est personne d'autre qu'un émissaire du khalife doublé de sa casquette de petit-fils de Serigne Touba, envoyé à Thiès par le khalife lui-même. Mais le message que Lakram délivra aux talibés mourides en cette soirée du dimanche 12 août 2018, prit un tournant inédit, émaillé fut-il, de violences physiques sur sa personne, lynché qu'il fut par une foule en colère, avant d'être exfiltré par les forces de l'ordre selon plusieurs témoins de la scène. Ce fameux soir, deux maisons, dont une lui appartiendrait, sises à Madina Fall, dans la commune nord de Thiès, ont été mis à sac par des talibés mourides furieux. Mais aucune plainte ne sera déposée pour réclamer un quelconque dommage.

Pas question de parler d'un remplacement de Serigne Saliou Touré devant ses disciples
Avoir été mis devant le fait accompli le jour des incidents : c'est ce qui aurait le plus choqué les talibés de Serigne Saliou Touré. Qui n'ont pas pardonné à Moustapha Lakram d'avoir soutenu l'idée d'un remplacement de Serigne Saliou Touré, malgré l'âge avancé et l'état de santé préoccupant de ce dernier. "Ce sont des propos que nous ne pouvions pas entendre", a répondu le prévenu Khadim Touré, fils de Serigne Saliou Touré, à la barre. Réfutant les accusations portées contre sa personne, il précise qu'il n'a pas levé la main sur l'émissaire du khalife. Qu'il ne lui a pas jeté du sable, ni lancé de pierre. Et n'a pas tenus de propos discourtois à son encore dans les réseaux sociaux. Bien au contraire. Lorsque le marabout est arrivé à Thiès, "Je l'ai accueilli, je l'ai accompagné et introduit dans la mosquée (Djakay mouride : ndlr); on a même collecté un hadiya pour lui. On lui a donné tout le respect dû à son rang. Et pendant tout ce temps, j'ignorais les raisons et les motivations de sa venue à Thiès", défend-il dans un calme olympien. Voilà qui est clair. Des propos que Khadim Touré réitère à chaque interpellation, non sans préciser que lorsque Moustapha Lakram a évoqué le remplacement de Serigne Saliou Touré devant l'assemblée, il a scandé et répété: "Serigne Saliou Touré jërëjëf !". Avant d'être imité par la foule comme s'il s'agissait d'un mot d'ordre de refus. Ce fut ensuite la confusion totale. Et son corollaire, l'agression dont sera victime Moustapha Lakram. Dans la foulée du lynchage, Matar Ndiaye a pris une poignée de sable qu'il envoya à Moustapha Lakram. Des faits que le prévenu a reconnus devant la barre, avant de fondre en excuses. "Lui envoyer du sable est la première chose qui m'est venue à l'idée, mais je ne devrais pas réagir ainsi", se dédouane-t-il devant la barre.

"Un coup d'État contre Serigne Saliou Touré"

Les prévenus, les témoins, avocats et autres sont unanimes sur une chose : même l'entourage proche de Serigne Saliou Touré ignorait le contenu du message que Serigne Moustapha Lakram était venu délivrer à Thiès, à savoir le remplacement de Touré, une infirmation tenue secrète, ignorée même des plus proches collaborateurs de Touré. Dans l'entourage de ce dernier, d'aucuns parlent de "coup bas", de "coup d'Etat" même.

Premier témoin à défiler devant la barre, le vieux Ibra Mbaye Diop, 65 ans. Drapé dans un "baay lahat", l'ancien émigré et proche parent de Sergine Saliou Touré lave à grande eau les prévenus. Rappelant la première venue de Serigne Saliou Touré à Thiès, en 1974 sous le règne de Serigne Abdou Lahad Mbakcé. Suivie de son installation officielle en qualité de représentant du Khalife général des mourides à Thiès, en 1980. Depuis lors, Touré a donné au mouridisme ses lettres de noblesse à Thiès. Aujourd'hui âgé et d'une santé précaire, évoquer son remplacement dans un tel contexte, est un déni, une provocation pour les disciples de Touré. Reprochant moins à l'émissaire du khalife son message mais plus la manière dont il l'a délivré. Surtout lorsque Lakram défend (interdit) l'évocation du nom de Serigne Saliou Touré dans la mosquée de Serigne Saliou Touré même, allant jusqu'à assimiler une telle évocation à de l'indiscipline. "Fii Serigne Touba reka finé, kénéne néwoufi", déclara-t-il le jour des incidents après avoir menacé de faire intervenir les forces de l'ordre préposées à l'entrée de la mosquée.


"Il ne peut pas y avoir de rébellion dans le mouridisme"
Pour El Hadji Diouf, la réaction hostile des talibés de Touré n'est ni plus ni moins un acte de rébellion. Et "il ne peut pas y avoir de rébellion dans le mouridisme", tient-il à préciser, s'adonnant même à des comparaisons plus ou moins tirées par les cheveux, suscitant des réactions dans l'audience lorsqu'il reproche à Khadim Touré d'avoir dit "Jërëjëfé Sergine Saliou Touré" alors que l'émissaire d Khalife était en train de dérouler son discours. "Est-ce que quelqu'un doit prononcer le nom du gouverneur de Dakar dans une assistance où l'on délivre un message du président Macky Sall ?", interroge Me Diouf à plusieurs reprises. "Est-ce que le Khalife n'a pas le droit de désigner son représentant à Thiès ? N'a-t-il pas le droit de désigner son représentant à Dakar ?" interroge-t-il avec insistance. Avant de, finalement, mettre de l'eau, beaucoup d'eau dans son verre à la fin des plaidoiries, pour inviter le juge à prononcer un verdict d'apaisement. Mieux: Diouf plaidant la relaxe des prévenus dans le but de faciliter la réconciliation entre membres de la famille de Serigne Touba.

Porteur du message de son client Moustapha Lakram, la robe noire cite Serigne Touba, Mandela pour annoncer aux prévenus que son client, sur "ndiguel" du khalife, se désistait après avoir déposé la plainte à l'origine de l'arrestation d'une dizaine de personnes, dont 5 comparaîtront pour les délits précités. "Le marabout m'a chargé de dire au tribunal qu'il pardonne", tempère enfin Me El Hadji Diouf.

Soulagement dans le box des accusés mais également au niveau des avocats de la défense. Mes Sène, Diallo, Faty et Cie demandent au juge de "déclarer l'action publique éteinte" du fait du désistement de la victime. Le pool d'avocats plaidera la relaxe au moins pour les délits d'association de malfaiteurs, de violences et voie de fait, d'outrage à agent détenteur de la force publique, de rébellion, de destruction de biens appartenant à autrui en l'absence d'une matérialité et d'une imputabilité que l'accusation n'a pas pu établir.

Au glissement volontaire fait par El Hadji Diouf sur le terrain de la foi, Me Faty avait rétorqué : "nous ne connaissons pas le principe de la destitution d'un khalife". A Me Khassimou Touré, avocat proche de la famille religieuse de Touba, le Khalifa général des mourides avait instruit de "ne pas prendre parti. Et surtout de ne pas rentrer à Touba sans que cette affaire ne soit résolue". Chose faite désormais.

Bénéficiant donc de circonstances atténuantes, Khadim Touré, Matar Ndiaye et Cie ressortiront du tribunal, libres, soulagés. Avec 6 mois de sursis et une amande 50.000 francs Cfa pour les uns, et la relaxe simple pour les autres, les 5 prévenus de l'affaire Djakay mourides s'en sont tirés pas mal.

À l'évocation d'acte de rébellion défendu par la partie civile, Me Sène avait rétorqué ceci : "Qui est-ce-qui peut interdire à une personne de prononcer le nom de son père dans le domicile de son père ?"… Une question qui sans doute ne sera pas tranchée devant un tribunal…


Auteur: Seneweb News - MMB. - Seneweb.com
Par Le Mardi 11 Septembre 2018 à 12:26 | Lu 48 fois



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