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[CONTRIBUTION] Plaidoyer : de l’ « utilité » de la philosophie (Par Cheikh Mbacke Guèye)


[CONTRIBUTION] Plaidoyer : de l’ « utilité » de la philosophie (Par Cheikh Mbacke Guèye)
Le péché originel de la philosophie est à chercher dans la tragi-comédie du puits. La figure de Thalès, ce grand philosophe-géomètre tombé dans un puits en observant les étoiles, comme Platon nous le relate dans son Dialogue Théetète, participe à cet « autodénigrement »—ou même autodérision—de l’activité philosophique qui se présente, à bien des égards, comme une occupation inutile. Le rire de la servante de Thrace, une personne « normale », en dit long sur aussi bien une certaine perception de la philosophie que sur l’épineuse interrogation sur l’essence même de la philosophie. Le premier degré de lecture de cette rencontre entre le « normal » et l’ « anormal », le « terrestre » et l’ « extraterrestre », celle qui met la main dans la pâte et celui qui a la tête dans les nuages, peut bien conduire à un mépris sans haine de la philosophie. Mais la servante de Thrace ne pourrait-elle pas aussi avoir tort, en riant de ce dont elle ignorait le véritable motif ? Thalès aurait-il lui aussi forcé les traits de l’activité philosophique jusqu’à se détourner du « monde normal » ? D’ailleurs peut-il se prévaloir de représenter par ce geste la philosophie dans son ensemble, ou s’agissait-il simplement d’un faux-pas, courant ou inhabituel mais individuel, d’une personne qui se trouve être un philosophe ?

L’histoire—ou la légende—de Thalès et de la servante de Thrace pose, en tout cas, un problème essentiel sur non seulement la nature de la philosophie, mais encore son utilité. Car il est une croyance répandue et bien extraordinaire que « celui qui pense ne fait rien ». Or comme la philosophie est d’abord pensée et discours, il est à craindre qu’elle soit logée dans le Panthéon des fadaises humaines. La pensée et le discours ne sont-ils pas, cependant, les outils par excellence qui non seulement fondent le monde, mais encore participent à sa compréhension ? Quand Karl Marx reprochait à certains philosophes d’avoir voulu loger le but de la philosophie seulement dans les carcans de l’interprétation du monde, il attribua ainsi un autre but—le vrai selon lui—à la philosophie: changer le monde.

La philosophie peut être très prétentieuse jusqu’à flirter avec l’arrogance. Sa nature ainsi que les objectifs qu’elle se donne peuvent amener à se construire une « illusion » anthropologique qui pointe vers un être polymathe représentant l’alpha et l’oméga de la pensée. Il est vrai, certes, que le philosophe réfléchit sur des sujets aussi divers que variés ; mais pour autant, il y a un fossé énorme entre les capacités intellectuelles d’un individu et l’agenda de la philosophie comme discours et discipline portant sur la vie humaine. Le péché d’arrogance ne peut, donc, être valide ou validé que si la philosophie dans son étendue se réduisait à la personne dans son étroitesse. Or ceci est loin d’être le cas, tant et si bien que la frontière entre le praticien-philosophe et le professeur de philosophie reste très ténue et poreuse.

Comment sortir de ces carcans qui sont à la source d’une maladresse humaine absorbante qui ne cesse de jouer des tours à la philosophie qui demeure statique ? Autrement dit, comment la philosophie peut-elle surmonter les nombreux préjugés portés sur elle tout en gardant tout son sens, utilité et attractivité ? Répondre à ces questions revient à fortement souligner l’utilité de la réflexion dans le terrain pratique.

En fait, la philosophie pratique ne peut pas se passer de la réflexion théorique. L’activité philosophique constitue en elle-même un alliage de la théorie et de la pratique. Et plus qu’un alliage, c’est un dynamisme dialectique dont l’essence est constituée par ces deux formes de pensée et d’action. D’ailleurs un retour vers les sources anciennes de la pratique philosophique nous montre que cette dernière, loin d’être considérée comme pure spéculation, était un art de vivre à travers lequel l’individu testait ses principes et dogmes à l’aune des réalités concrètes de la vie normale humaine. Ainsi ne s’agit-il pas de s’inventer une nouvelle philosophie, mais plutôt de revenir à sa signification première. Pour autant, en épousant cette conception holistique de la philosophie, il y a lieu de se départir de l’image du philosophe-apôtre, donneur de leçons de morale et possesseur de vérités éternelles. Car la philosophie doit être dialogue. Et qui prétend tout connaître aura fini de quitter le cercle des philosophes.

Le mariage entre la théorie et la pratique en philosophie peut aussi être saisi à travers l’utilité conceptuelle et logique de fixer les idées primitives dans des évènements concrets qui parlent aux hommes ordinaires que nous sommes tous. La philosophie ne peut pas continuer à vivre dans sa tour d’ivoire car c’est une posture qui va à l’encontre de l’idée de la philosophie elle-même. Car au-delà de ce que le philosophe peut apporter à la société (par une réflexion pointue sur les questions qui engagent directement et concrètement l’humain), c’est la nécessité de percer les « mystères » et de transcender les contingences qui semble en jeu.

Dans leur poursuite d’utilité, le philosophe et la philosophie affrontent le risque de la futilité. Vouloir mettre sa patte dans toutes les pâtes peut surement conduire à l’exercice de la trivialité. Mais une philosophie ne peut être réellement triviale ou banale que si ses outils méthodologiques sont eux-mêmes ainsi, c’est-à-dire, triviaux ou banals. L’étendue de la palette d’objets philosophiques est si grande qu’elle cache souvent mal le souci de trivialité. Ce n’est pas parce que la philosophie s’occupe de tout qu’elle est triviale. Elle serait triviale si son regard sur le monde était ordinaire. En prenant la posture du sempiternel interrogateur, de l’interlocuteur gênant et du compagnon agaçant, le philosophe s’abreuve des vérités qui éclosent des frottements d’idées et alimente l’insatiable philosophie qui, en dernier lieu, ne peut jamais se satisfaire de réponses closes et fermées. L’horizon de la philosophie se confond ainsi avec les confins de questions toujours posées et ouvertes.

La gymnastique équilibriste innée à la philosophie qui doit toujours se renouveler trouve son sens dans l’argument de la faillibilité humaine qui nécessite de longs échanges—et sans doute en passant par tous les états possibles—devant toujours être arrimés à la poursuite de la vérité. La recherche de la sagesse est indissociable à celle de la vérité. Il est dans la sagesse un élément essentiel de stabilité et de durabilité que seule la vérité peut garantir. Ainsi, l’opinion qui veut que la philosophie ne fait que poser des questions, mais n’apporte jamais de réponses, doit être comprise non pas comme un aveu d’impuissance de la philosophie à « avoir une destination finale», ou à « affirmer des vérités closes », mais plutôt comme un appel à poursuivre la vérité, toute la vérité, et en toutes choses. D’ailleurs pourrait-il en être autrement de la philosophie dont l’histoire même repose sur la succession de chapelles aussi bien différentes les unes des autres ? Le paresseux pourrait voir l’inutilité de la philosophie dans les voix divergentes et contradictions qui s’élèvent en son sein. Mais, avoir cette attitude c’est se méprendre sur les vertus du doute, du questionnement et de la remise en question. Cela cache aussi un pessimisme quant aux capacités et aptitudes de l’esprit humain.

Faire de la philosophie en notre temps revient à faire des questions de vie et de société les thèmes centraux de la philosophie. Si Cicéron s’extasiait devant la prouesse de Socrate d’avoir fait descendre la philosophie du ciel sur terre et de l’avoir introduite dans les villes et maisons, c’est parce que la philosophie ne peut vraiment « prouver » son utilité que quand elle s’occupe des hommes et de leurs vies. Le hiatus entre philosophes et non-philosophes ainsi que le mépris et l’indifférence à l’égard de la philosophie peuvent être sinon réduits du moins anéantis par une « désacralisation » de la philosophie qui cesse d’être élitiste pour devenir accessible à tous. Passé le stade d’étonnement qui déclenche la réflexion philosophique, la droite raison et le bon entendement peuvent nous amener vers les cimes et profondeurs de la vérité. Par une réflexion philosophique engagée qui va aux sources des états d’affaire et identifie les véritables causes et sources des problèmes sociétaux, le philosophe devient utile à son pays et à l’humanité toute entière.

Cheikh Mbacke Guèye
blog.cheikh-mbacke-gueye.com
Par Le Vendredi 22 Novembre 2013 à 23:49 | Lu 165 fois



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