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« Golgotha picnic » : Rodrigo Garcia fait la nique aux intégristes

« Au commencement était le rire

Puis, après le rire vint le verbe, pour enquêter sur le rire

Mais le verbe ne sut pas comment déchiffrer le rire

Et, à force de parler, le verbe dessécha les rires

Il les débarrassa de leur esprit, du spasme. »


« Golgotha picnic » par Rogrido Garcia (David Ruano)
« Golgotha picnic » par Rogrido Garcia (David Ruano)

Ainsi écrit Rodrigo Garcia dans « Golgotha picnic », pièce créée en janvier dernier à Madrid et dont la première française avait lieu mercredi soir au Théâtre Garonne de Toulouse, coproducteur du spectacle avec le Festival d'Automne à Paris, où le spectacle viendra en décembre.

Intégrisme et liberté d'expression

Ils étaient une centaine rassemblés à l'orée de la rue du Château d'eau qui mène au théâtre toulousain, rameutés par l'institut Civitas, qui sous couvert de « christianophobie » fleurant bon l'extrême droite, accuse le spectacle, sans l'avoir vu, d'être un « ignoble mélange de blasphème et de perversion » et de comporter des scènes « à la limite de la pornographie ».

En outre, histoire de faire de la surenchère, sur le site de l'institut on peut lire que Rodrigo Garcia est « bien pire que son ami Roméo Castelluci ». D'ailleurs parmi les agenouillés, avec ou sans bougie, certains pensaient protester contre le dernier spectacle de ce dernier, jouée récemment à Paris et à Rennes.

La police maintenait à distance les intégristes et les autres manifestants, bien plus nombreux, citoyens et militants de partis de gauche, faisant front devant le théâtre derrière une banderole : « Non aux intégrismes, liberté d'expression. »

Quelques-uns, ayant fini par réussir à s'infiltrer, priaient à genoux devant les grilles qui canalisaient l'accès au théâtre. Ils ont été vite entourés par des manifestants chantant « L'Internationale » ou scandant des choses comme « Ah ! Si Marie avait connu l'avortement, on n'aurait pas tous ces emmerdements ! ».

« Une défaite de la pensée »

Le directeur du Théâtre Garonne, Jacky Ohayon, qui a présenté nombre de spectacles de Rodrigo Garcia, sans incident mais avec force discussions d'après spectacle, affichait une triste mime. « Une défaite de la pensée », soupira-t-il.

Mais il eut un petit sourire en allant à la rencontre du maire de la ville. C'était la première fois que ce dernier venait au Théâtre Garonne depuis son élection. Il faut dire que les journalistes « nationaux » et « régionaux » étaient nombreux à avoir fait le déplacement.

Une autre manifestation du prétendu « sursaut chrétien » est prévue samedi soir à Toulouse, préambule aux manifestations parisiennes.

On ne saurait trop conseiller aux « agenouillés » de lire « Cendres », un ouvrage qui vient de paraître et réunit les écrits de Rodrigo Garcia de 1980 à 1999. On y lit des pièces comme « Fallait rester chez vous, têtes de nœud » ou « Vous êtes tous des fils de pute » ou encore « L'Avantage avec les animaux c'est qu'ils t'aiment sans poser de questions ».

Ils pourront y découvrir un auteur joyeusement iconoclaste qui brocarde la société de consommation autant qu'il se gifle lui-même.

Avant que ne commence « Golgotha picnic » sur l'écran où seront projetés les sous-titres, Rodrigo Garcia tient à signifier :

« J'ai honte de présenter une œuvre d'art protégée par des mesures de sécurité. »

Que le spectacle commence !

Un sol couvert de petits pains

Une odeur de pain se glisse dans vos narines quand on entre dans la salle : le plateau est entièrement recouvert de ces pains ronds avec lesquels on fait les hamburgers, dernier avatar de la multiplication des pains brevetée J-C. C'est beau, c'est doux. C'est radical et lumineux, comme la plupart des propositions scéniques de Rodrigo Garcia.

Il n'y a pas de personnages dans « Golgotha picnic » comme dans presque toutes les pièces de l'auteur. Mais cinq acteurs qui se partagent le flux de sa parole. Ce qui est dit n'est qu'une partie de ce que l'on lit, ce que l'on voit pendant le spectacle, le texte ne le dit pas.

Ainsi cet « ange déchu » (c'est brodé sur sa poitrine) que l'on voit sur le grand écran au début du spectacle, filmé en plein ciel, vêtu de noir, fait de la voltige et des cabrioles dans le ciel – un parachute dans le dos tout de même – et dans le bruit d'enfer (hum) du vent en haute altitude.

C'est la toute la dialectique mots/images, base dramaturgique de cet auteur-metteur en scène :

« Nous traînons derrière nous un héritage visuel bien trop tourmenté, un cauchemar sur toile, sur bois et sur papier.

Si tu t'y efforces, tu oublieras peut-être les mots ; mais les images, pas moyen de s'en libérer. »

C'est dit au début de « Golgotha picnic ». Parmi ces images, il y a celle, obsédante, du Christ sur la croix, superstar des musées occidentaux.

« Tous ces beaux édifices doivent être livrés aux flammes », lance Rodrigo Garcia, car tous ces tableaux plein de croix, de larmes et de plaies, « c'est de la propagande pour la perversion, le tourment et la cruauté ». Et ceux qui travaillent dans les musées, parce qu'il faut bien vivre, sont des complices.

Le premier démagogue

Rodrigo Garcia aime creuser les paradoxes et retourner comme un gant les idées convenues, les fausses évidences. Il y a de l'imprécateur chez lui, mais tout cela est dit sans éclat quasi sur le ton de la confidence, les voix des acteurs étant filtrées par des micros HF, un calme roulis de mots assassins.


« Golgotha picnic » par Rodrigo Garcia (David Ruano)
Le Christ, donc. Un type « nul dès qu'il s'agissait de parler de foot », qui potassa les noms « guérillas à venir » et choisit pour le sien le mot « AMOUR » en lettres majuscules. « Le premier démagogue » puisqu'il « multiplia la nourriture pour le peuple au lieu de travailler coude à coude avec lui ». Un gars qui « promet l'amour éternel comme on repeint des voitures chez un carrossier ».

Et ainsi de suite.

Jeu de massacre et baiser maternel

Le Christ les bras en croix est le motif, la ritournelle du spectacle basé sur l'œuvre de Haydn, « Les Sept dernières paroles du Christ sur la croix ». Tel un bonimenteur qui essaie tous les arguments en passant du coq à l'âne pour vendre sa camelote, Garcia parle à l'emporte pièce (exactement) du MP4, des Noirs (« Dieu a dit : les Noirs serviront à danser le funk et à fabriquer des cigares »), des vigiles, des artisans italiens « fabuleux » qui ont lâché la reconstruction de la tour de Pise pour Hollywood, du patron de Zara « qui connaît mieux les tréfonds de l'être humain que Sigmund Freud lui-même », des opportunistes qui n'ont jamais bougé mais se précipitent pour photographier avec leur Nikon la statue de Lénine, de Saddam ou le mur de Berlin que l'on abat.
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Par Le Dimanche 20 Novembre 2011 à 15:51 | Lu 1615 fois


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