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La vie d’un Sénégalais illustre : Blaise DIAGNE (13 octobre 1872-11 mai 1934)

Quand on se promène sur la corniche et près de Soumbédioune, à Dakar, on est surpris de constater que, comme un paria, la tombe de Blaise DIAGNE, surmontée d’une statue, ne se situe pas à l’intérieur, mais à l’entrée du cimetière musulman.


La vie d’un Sénégalais illustre : Blaise DIAGNE (13 octobre 1872-11 mai 1934)
Pourtant, Blaise DIAGNE, fonctionnaire des douanes, panafricaniste, maire de DAKAR de 1920 à 1934, député à l’Assemblée Nationale française de 1914 à 1934, franc-maçon, Commissaire de la République dans l’Ouest africain, Sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, a été un homme politique particulièrement influent de son temps. Il faisait partie de ces hommes de conviction, animés des idées de la République et par son style, il a ouvert la voie dans le champ politique aux autres élites africaines.

Il existe, à Dakar, une avenue, un lycée et un aéroport Blaise DIAGNE, mais qui se souvient, parmi les jeunes générations, représentait de ce que exactement cet illustre Sénégalais ?

Il est difficile de tracer un portrait exact et incontestable de cet homme politique hors du commun qu’était Blaise DIAGNE, en raison de la complexité de sa personnalité qui est surprenante, déroutante et particulièrement controversée. On lui reconnaît d’importantes qualités, c’est un stratège, un redoutable communicateur, particulièrement intelligent et tenace. Quelque soit l’avis que l’on porte sur cet homme politique, qu’il soit élogieux ou critique, Blaise DIAGNE ne laisse jamais indifférent si l’on consulte, brièvement, son parcours.

Né le 13 octobre 1872 à Gorée, au Sénégal, Blaise DIAGNE est issu d’une famille très modeste. Fils de Niokhor, un Sérère de Gorée qui était cuisinier et marin, et de Gnagna Antoine PEREIRA, une Mandjaque originaire de la GUINEE-BISSAU, de son vrai nom, Galaye M’Baye DIAGNE, il a été adopté par une famille métisse et catholique saint-louisienne, les CRESPIN ; son père adoptif lui donnera les prénoms de Adolphe Blaise. Il apprend rapidement à lire et à écrire, après avoir fréquenté une école religieuse à Gorée et une école laïque à Saint-Louis, et obtient une bourse pour poursuivre ses études en France, à Aix-en-Provence, et passera un concours administratif.

Entre 1892 et 1914, il fait une carrière dans l’administration des douanes et parvint au grade de contrôleur hors classe ; il a été en service au Dahomey, au Congo, au Gabon, à la Réunion, à Madagascar, à la Guyane et en Métropole.

Il épousa à Paris, en 1909, une jeune femme blanche, Marie Odette VILLAIN, originaire de la ville d’Orléans, dans le Loiret ; ce qui n’était pas anodin sous la IIIe République où les idées colonialistes et racistes étaient dominantes. Ils auront quatre enfants : Roland, fonctionnaire des chemins de fer ; Adolphe né à Paris en 1907 et décédé en 1985, un médecin militaire, Commandeur de la Légion d’honneur et Raoul, né en Guyane en 1910, footballeur professionnel et premier footballeur africain à être sélectionné en équipe de France entre 1931 et 1940. Rolland a été entraîneur de l’équipe de football du Sénégal. Sa fille, Odette est décédée à l’âge de 9 ans.

Le petit-fils de Blaise DIAGNE, qui s’appelle également Blaise DIAGNE né en 1954, est depuis mars 2001, sous l’étiquette Divers Gauche, maire de Lourmarin, une ville du Vaucluse, en Provence-Alpes-Côtes. Pour l’anecdote, c’est au cimetière de Lourmarin que sont enterrés les écrivains Albert CAMUS (7-11-1913 au 4-1-1960) et Henri BOSCO (16-11-1888 au 4-5-1976). Adolphe DIAGNE y est également inhumé. Une bonne partie des descendants de Blaise DIAGNE vivent ou fréquentent régulièrement cette petite ville de 997 habitants.

Comme on le sait maintenant, Blaise DIAGNE est décédé le 11 mai 1934, à Cambo-Les-Bains, dans les Pyrénées-Atlantiques, en France. Notre héros national, comme Achille dans l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, aura eu une vie courte (63 ans), mais glorieuse ; il aura donc échappé à une existence plus longue mais monotone et obscure. Elu premier député africain à l’Assemblée Nationale française, le 10 mai 1914, sous l’étiquette « Union républicaine et socialiste », il a été constamment réélu, sous l’étiquette « Non inscrits » au 1er tour, jusqu’à sa mort en 1934. Blaise DIAGNE a été également le premier africain à accéder aux fonctions ministérielles en France ; il a été Sous-secrétaire d’Etat aux Colonies du 26 janvier 1931 au 19 février 1932.

I – Blaise DIAGNE, premier député africain à l’Assemblée Nationale française

Une victoire hautement symbolique

Blaise DIAGNE se présenta aux élections générales législatives de 1914 et fut élu le 10 mai 1914 au second tour de scrutin, par 2424 voix contre 2 249 à Henri HEIMBURGER, candidat de la famille de Justin Devès, milieu d’affaires bordelais, sur 5231 votants. François CARPOT, député sortant, est venu en troisième position, n’avait obtenu que 472 voix.

Le premier député noir à siéger dans une assemblée française fut Jean-Baptiste BELLEY, esclave affranchi grâce à ses services dans l’Armée pendant la Guerre d’Indépendance américaine ; il fut élu représentant Saint-Domingue, le 24 septembre 1793, sous le Directoire. En 1914, Blaise DIAGNE est élu en même temps qu’un martiniquais, Henri LEMERY (1874-1972) qui a été député de 1914 à 1919, puis sénateur de 1920 à 1940, et nommé Sous-secrétaire d’Etat à plusieurs postes ministériels par Georges CLEMENCEAU entre 1917 et 1920.

Par conséquent, Blaise DIAGNE est bien le premier député africain noir à être élu à l’Assemblée Nationale française. Cette victoire aux élections de 1914 est hautement symbolique en ce sens que jusqu’ici la vie politique au Sénégal était tenue par les ressortissants blancs et métis des quatre communes (Dakar, Gorée, Rufisque et Saint – Louis) qui ont droit à un député. Celui-ci, de 1848 à 1861 est un métis ; de 1871 à 1914, le siège de député est occupé successivement par quatre Blancs et un Métis.

Le caractère symbolique de cette victoire tient au fait qu’au départ, Blaise DIAGNE, un Noir, inconnu du grand public a pu, en pleine période coloniale, vaincre les candidats appuyés par l’administration coloniale et les commerçants bordelais.

Blaise DIAGNE, faut-il le rappeler, a également été le premier Africain à accéder à des fonctions importantes au sein de la franc-maçonnerie française qui a joué un rôle important dans son ascension politique. En effet, il a été initié le 21 septembre 1898, dans la loge de l’Amitié du Grand Orient à Saint-Denis de la Réunion, et a accédé à la maîtrise en 1901. En 1922, il est le premier Noir à accéder au Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France. La première loge maçonnique créée à Saint-Louis du Sénégal, date de 1781, mais elle était réservée aux Blancs qui étaient souvent des militaires ou des commerçants. Il existe depuis 1977, à Dakar, une loge maçonnique du Grand Orient dénommée « Blaise DIAGNE » à l’adresse BP 570 ; elle tient des réunions les 2ème mardi et 4ème jeudi de chaque mois. Blaise DIAGNE a fait des adeptes en Afrique, puisque plusieurs dirigeants sont ou ont été francs-maçons. On citera Ali et Omar BONGO, MOBUTU, Joseph KABILA. Le Président Abdoulaye WADE a été initié au Grand Orient, même s’il a pris maintenant ses distances.

Certains prétendent que si Blaise DIAGNE est enterré hors du cimetière musulman, à Dakar c’est parce qu’il était franc-maçon et il serait donc ostracisé. Cependant, sa famille conteste cette version des faits, et estime qu’entre la date du décès, le 11 mai 1934, et la date du rapatriement du corps le 18 décembre 1934, il a fallu du temps à l’Etat français acquérir spécialement ce terrain, confectionner l’embrase en marbre, pour lui rendre hommage.

Dans tous les cas, l’adhésion à la franc-maçonnerie ainsi que la victoire aux élections de 1914 attestent bien de l’habileté politique de Blaise DIAGNE.


La vie d’un Sénégalais illustre : Blaise DIAGNE (13 octobre 1872-11 mai 1934)
La victoire de l’habilité politique

La victoire de Blaise DIAGNE est celle de l’habilité politique car il a su, par une force de caractère inégalée, surmonter toutes les attaques personnelles, injures et calomnies, menaces ou tentatives de corruption. Blaise DIAGNE a su rassurer le colonisateur qui a toujours écarté les Noirs des postes clés de la vie politiques, les reléguant aux emplois subalternes. Les compagnies bordelaise et marseillaise se méfient également du personnel politique noir.

Il a été remarquable tacticien qui a rassuré Européens et donné de l’espoir aux Africains, et a surfé sur les divisions des groupes antagoniques, notamment la communauté des Métis. L’histoire politique de cette époque est sous-entendue par un jeu complexe d’intérêts, et Blaise DIAGNE, dans sa profession de foi, a su capter les aspirations du moment de chacune des communautés.

Aux Européens, Blaise DIAGNE martèle qu’il a « des idées saines basées sur une évolution rationnelle, et non sur une révolution brutale ». Il leur fait comprendre qu’il a reçu une éducation à l’occidentale, et a un passé de fonctionnaire français des douanes, bref, c’est un assimilé.

Aux Africains, Blaise DIAGNE joue sur la corde sensible ; il est un des leurs, la solidarité africaine doit jouer à fond et d’autant plus, leur dit-il « avec vos pères, mères, vos sœurs et vos frères, nous partageons les même injustices, les mêmes aspirations vers un meilleur sort ». Face à la politique assimilationniste du colonisateur, il a défendu la liberté de conscience coranique et réclamé la création de communes de plein exercice.

Blaise DIAGNE a gagné les élections de 1914 en raison, également, d’un concours de circonstances. Tout d’abord, en fin stratège, il a envoyé, en 1913, son ami François POUYE faire une reconnaissance des lieux et estimer ses chances de succès en 1914. POUYE fait savoir à Blaise DIAGNE que le climat d’insatisfaction générale pourrait tourner en faveur d’un outsider habile. En effet, les originaires de quatre communes étaient excédés de l’impuissance des chefs locaux et des conflits entre les grandes familles influentes (MANSART, MASSON, DEVES). Les citoyens sont surtout excédés par l’absentéisme de François CARPOT (Saint-Louis 11 mai 1862 – 4 novembre 1936 Asnières Hauts-de-Seine), député de l’époque qui voulait briguer un quatrième mandat.

En effet, François CARPOT a été député du Sénégal entre le 27 avril 1902 et 31 mai 1914. Il avait réélu de justesse pour le troisième mandat du 8 mai 1910.

Ensuite, les adversaires de Blaise DIAGNE l’ont sous-estimé pensant qu’il n’avait aucune chance de succès. Il faut mentionner que Blaise DIAGNE était absent du Sénégal depuis 1892, soit plus de 22 ans, et y était presque inconnu. Pour lutter contre son statut de « candidat marginal », Blaise DIAGNE en homme instruit, intelligent et particulièrement tenace, a su mener une campagne de proximité, dont s’inspirera par la suite Léopold Sédar SENGHOR contre Lamine GUEYE.

En effet, dès son retour au Sénégal, Blaise DIAGNE alla présenter ses hommages aux notables Lébous ; il eût un long entretien avec le grand marabout Assane N’DOYE qui le présenta à sa communauté comme étant un fils du Sénégal. Par ailleurs, Blaise DIAGNE est allé rendre visite à N’Galandou DIOUF, conseiller général, et il est apparu au cours des échanges que la meilleure stratégie pour affaiblir CARPOT à Saint-Louis était de gagner le soutien des « Jeunes Sénégalais » qui sont dirigés par Lamine GUEYE, qui deviendra plus tard Président de l’Assemblée Nationale du Sénégal indépendant. Blaise DIAGNE n’a pas négligé de rechercher l’appui des habitants de la commune de Gorée, sa ville natale, et c’est grâce à son ami Jules SERGENT qu’il a pu rallier de nombreux colons et commerçants, disposant ainsi d’un trésor de guerre pour financer sa campagne électorale. Ajoutons à cela, que Blaise DIAGNE n’a pas négligé d’organiser de nombreux rassemblements, partout où des électeurs étaient susceptibles de se trouver. A cette occasion, il utilisa le chemin de fer et s’arrêta à toutes les gares.

Au premier tour, le 26 avril 1914, il y avait neuf candidats au premier tour, mais François CARPOT était usé, Fernand MARSOT n’avait pas le soutien des Bordelais. Blaise DIAGNE arrive en tête de ce premier tour avec 1910 voix, CARPOT n’aura recueilli que 671 voix. Cette nouvelle qui sonne comme l’alternance politique de l’année 2000, fait l’effet d’une bombe dans la colonie du Sénégal ; le Ministre des Colonies demande une explication ; les Blancs et les Créoles tentent, pour le deuxième tour de « sauver les meubles » autour de la candidature de Henri HEIMBURGER.

La campagne électorale du deuxième tour est particulièrement violente et agressive. Le maire de Dakar de l’époque, Emile MASSON, profère des menaces : l’électricité et l’eau seront coupées pour les Africains qui voteront DIAGNE. Blaise DIAGNE, qui est catholique et franc-maçon, est accusé d’être un fanatique religieux, un hypocrite et surtout un démagogue cherchant à attiser les tensions raciales dans la paisible colonie du Sénégal.

Cependant, le premier tour a créé une dynamique, pour la victoire de Blaise DIAGNE, qui n’allait pas s’inverser. Là aussi, sentant le sens du vent, Blaise DIAGNE mène une campagne d’une grande finesse ; il abandonne l’équilibrisme du premier tour et devient le défenseur du petit peuple longtemps opprimé et réclame la suppression de la contribution du Sénégal au budget de l’Afrique de l’Ouest. En bon communicateur, Blaise DIAGNE ne s’est pas intimidé par les menaces et les calomnies, il a intensifié sa campagne de proximité. Il a continué de s’appuyer sur les jeunes, les notables et le pouvoir religieux. C’est ainsi que Cheikh Amadou BAMBA et son frère Cheikh Anta M’BACKE ont largement financé sa campagne électorale. Alors qu’il était fonctionnaire des douanes, Blaise DIAGNE a rencontré Cheikh Ahmadou BAMBA lors de l’exil de ce dernier au Gabon.

En bon communicateur, non seulement il s’est assuré du soutien de certains petits commerçants, il a surtout recherché et obtenu que le journal par l’un de ces commerçants, Jean DARAMY D’OXOBY, dénommé La Démocratie, puisse relayer toutes les idées de sa campagne électorale particulièrement disputée.

Le résultat du deuxième tour est sans appel, Blaise DIAGNE fut élu le 10 mai 1914, premier député africain à l’Assemblée Nationale française.

Il se présenta aux élections législatives de 1919, comme candidat « Républicain socialiste indépendant » et fut réélu le 30 novembre 1919, par 7444 voix contre 1252 à François CARPOT, sur 8867 votants.

Il fut réélu le 11 mai 1924 par 6 133 voix contre 1 891, à son unique concurrent, Paul DEFFERRE, avocat européen à Dakar, père de Gaston DEFFERRE qui a été maire de Marseille et Ministre de l’Intérieur sous François MITTERRAND.

Il fut réélu le 22 avril 1928 par 5 175 voix contre 4 396 voix à N’Galandou DIOUF, un de ses anciens soutiens, qui deviendra député en 1934.

Il fut réélu le 22 avril 1928 par 5 175 voix contre 4 396 voix à N’Galandou DIOUF « indépendant », un de ses anciens lieutenants qui lui succédera en 1934, sur 9 911 votants.

Blaise DIAGNE fut réélu le 1er mai 1932, par 7 250 voix contre 3 875 à N’Galandou DIOUF, sur 12 031 votants.

Blaise DIAGNE participa activement aux travaux de l’Assemblée Nationale.

Il dépose une proposition de loi tendant à la révision du tarif douanier applicable aux graines et fruits oléagineux en 1932 et participe à la discussion du projet de loi ayant le même objet en 1933.

Il déposa une proposition de loi concernant les pensions attribuées aux originaires des communes de plein exercice du Sénégal, et une autre tendant à modifier certains articles du Code Civil en faveur des pupilles de la Nation. Il fut chargé de rapporter divers projets de loi concernant les colonies.

Il prit part à de nombreux débats, notamment à ceux ayant trait aux problèmes militaires et fit une intervention remarquée lors d’une interpellation sur les injustices et les crimes commis aux colonies et au préjudice des Africains.

Il dépose deux propositions de résolutions tendant à inviter le gouvernement à augmenter le nombre des médecins de troupes coloniales et à adapter leur statut à leurs lourdes tâches. Par le biais des obligations militaires, il se battit pour obtenir des droits politiques en faveur des Africaines.

II – Blaise DIAGNE ET LA POSTERITE

Il est toujours présomptueux, avec plus d’un siècle d’écart, de juger l’action d’une éminente personnalité comme Blaise DIAGNE qui a su s’imposer dans un monde hostile, avec un brio et un talent hors pair. Ce qu’on peut dire objectivement c’est que par certains aspects Blaise DIAGNE a déçu, par d’autres il mérite qu’on lui témoigne de la considération et du respect.

Les critiques concernant la levée des troupes et le travail forcé

La carrière politique de Blaise DIAGNE est diversement appréciée. Certains ont retenu l’aspect symbolique qui marque le début du réveil de l’Afrique et l’irruption sur la scène politique d’une nouvelle génération qui mènera le continent à l’indépendance. D’autres ont des critiques sans retenue, estimant que cette espérance a été trahie. Aux éloges ont succédé les critiques quand, en janvier 1918, Georges CLEMENCEAU a désigné Blaise DIAGNE, Commissaire de la République de l’Ouest africain, pour diriger une mission en Afrique afin de recruter des soldats indigènes. Le 11 octobre 1918, Blaise DIAGNE fut nommé « Chargé du contrôle des militaires d’origine coloniale et des militaires et des travailleurs originaires des possessions africaines dépendant du Ministère des Colonies ». Précisons qu’avec l’appui de Blaise DIAGNE, 80 000 tirailleurs sénégalais, qui sont en fait des originaires de l’Afrique Occidentale française, ont été mobilisés. D’autres critiques viennent du fait que Blaise DIAGNE ne s’est pas opposé au travail forcé dans les colonies ; il a même tenté de l’occulter ou de le justifier. En effet, il a été membre de la délégation à la conférence du Bureau International du Travail sur le travail forcé en Suisse. Le 25 juin 1930, à Genève, au nom de la France, il a déclaré « Moi, Noir, d’accord avec la France au nom de laquelle je parle à l’heure actuelle, nous sommes pour la suppression de cette plaie sociale dont souffrent les races à l’une desquelles j’appartiens ». Cette déclaration n’a pas paru sincère dans le contexte de l’époque, puisqu’en 1920, le Ministre des Colonies, Albert SARRAUT établit un plan de mise en valeur des colonies, dont l’une des pièces maîtresse était justement le travail forcé. Blaise DIAGNE a même approuvé, explicitement ce recours au travail forcé, le 23 novembre 1927 en ces termes : « l’Administration n’a pas l’habitude, en Afrique Occidentale, de recruter la main-d’œuvre pour les entreprises privées ». Le recours au travail forcé, notamment pour la construction des routes et chemins de fer ou dans les plantations des Européens, est difficile à nier pendant cette période. Le recours au travail forcé ne sera supprimé qu’en 1946 avec la loi Houphouet-Boigny. Le travail forcé pouvait prendre diverses formes : la réquisition, la prestation c’est-à-dire un nombre définis de jours de travail pour les chantiers publics, la main-d’œuvre pénale, c’est-à-dire l’utilisation de prisonniers, ou l’obligation de cultiver, les Africains étant considérés par le colonisateurs comme indolents et imprévoyants. André GIDE a violemment dénoncé le travail forcé, ainsi que le colonialisme, à travers son roman « Voyage au Congo » paru en 1927. Une autre source de mécontentement Blaise DIAGNE est nommée en 1921, Président de la Commission sur les Colonies, et négocie avec les riches commerçants bordelais qui lui étaient particulièrement hostiles à ses débuts. Une opposition composée de jeunes africains a même essayé de faire battre, sans succès, Blaise DIAGNE aux élections de 1918. Lamine GUEYE qui a pourtant bénéficié de l’aide de Blaise DIAGNE, se révolte contre son maître et pousse Paul DEFFERRE à se présenter aux élections de 1928.

Cet affairisme, ces nominations, ainsi que la justification du travail forcé, ont déclenché de violentes attaques des adversaires de Blaise DIAGNE notamment dans son rôle de mobilisation des tirailleurs sénégalais. Il a été qualifié de « judas africain », et même de « Judas nègre ». Le gouverneur de l’Afrique Occidentale française de l’époque, Joost Van VOLLENHOVEN, en protestation contre cette politique de Blaise DIAGNE, démissionne de son poste et prend la tête d’un bataillon ; il sera tué le 20 juillet 1918, lors d’un affrontement avec l’ennemi. Certains commentateurs estiment que l’espoir né de l’élection de 1914 a été trahi. Dans une série d’articles entre août et décembre 1919, signé sous le pseudonyme de Féan de Médina, Blaise DIAGNE est qualifié de « Soviet africain ». Une autre revue parle de « Roitelet noir » et sa troupe servile ; les Annales Coloniales du 30 septembre 1919 s’insurgent contre « l’absurde entreprise de fabrication coloniale des citoyens français », ainsi que les arrières pensées électoralistes de Blaise DIAGNE.

Blaise DIAGNE, par l’élection de 1914 qui a été un séisme politique, avait fait naître un immense espoir au Sénégal et dans tout le continent africain ; mais il n’a pas pu incarner totalement et durablement cette formidable espérance. En s’alliant aux puissants groupes bordelais, et en menant une politique intégrationniste dans ses fonctions ministérielles, il a terriblement déçu ses compatriotes africains qui voyaient en lui un symbole du réveil de la conscience noire. En fait, il était profondément attaché à la France, et il était à ce titre un assimilationniste, alors que la population commençait à rêver d’indépendance ou d’autonomie.

L’héritage de Blaise DIAGNE pour la classe politique et le Sénégal

En dépit des critiques qui ont été formulées et qui sont souvent justes, la personnalité de Blaise DIAGNE est complexe et ambivalente. Certains aspects de sa personnalité ou de sa politique peuvent susciter l’admiration ou la sympathie.

Tout d’abord, il est un symbole et un briseur de tabou dans une France conservatrice en accédant aux fonctions de député et de ministre, et en se mariant à une jeune femme blanche à une époque où les idées de la pureté de la race blanche étaient dominantes.

Ensuite, Blaise DIAGNE est un frondeur, un redresseur de torts, un défenseur des droits, même quand il était fonctionnaire, son appartenance à la franc-maçonnerie qui milite pour l’égalité et la solidarité y est pour quelque chose.

Par ailleurs, les originaires des quatre communes en reconduisant jusqu’à sa mort Blaise DIAGNE dans ses fonctions de député, ont dans une large part, reconnu la compétence de cet homme politique hors du commun. En 1915, Blaise DIAGN réussit à faire voter une loi conférant la nationalité française aux Sénégalais issus des quatre communes, notamment pour ceux qui en étaient originaires et incorporés dans les troupes coloniales, sans bénéficier des mêmes avantages que les troupes françaises.

Au début des années 30, en pleine dépression, Blaise DIAGNE avait mené la « bataille de l’arachide », en usant de toute son influence politique et en mobilisant tous ses réseaux, afin d’obtenir des subventions pour les paysans sénégalais en grande difficulté. C’est pendant cette bataille et au cours d’une visite en Afrique qu’il a ressenti un malaise et sera évacué en France pour décéder en 1934.

Blaise a ouvert la voie pour une carrière politique à toute l’intelligentsia africaine qui était, en bonne partie, reléguée à des postes obscurs. En effet, la victoire de Blaise DIAGNE en devenant premier député africain et premier africain à accéder aux fonctions ministérielles est assimilable à la victoire de Barack OBAMA, premier Président noir des Etats-Unis. En effet, du 26 janvier 1931 au 19 février 1932, Blaise DIAGNE fut Sous-secrétaire d’Etat au Ministère des Colonies, au sein de trois cabinets successifs présidés par Pierre LAVAL et Paul REYNAUD, comme Ministre des Colonies. Il reçoit chez lui, un jeune sénégalais, Léopold Sédar SENGHOR, qu’il considère comme étant son correspondant à Paris et qu’il amène à l’occasion de ses randonnées en famille. Défendant, à la fois les intérêts des Africains, tout en étant très favorable à la colonisation, la carrière de Blaise DIAGNE permet de mieux comprendre le positionnement de SENGHOR et HOUPHOUET-BOIGNY lors des indépendances en 1960. Par son style, Blaise DIAGNE a indiqué à la voie à suivre pour toute une génération de cadres politiques : N’Galandou DIOUF deviendra député en 1934, Lamine GUEYE, président de l’Assemblée Nationale en 1960. La plus part des chefs d’Etat africains, à l’Indépendance, étaient souvent députés à l’Assemblée Nationale française.

Pendant sa carrière de fonctionnaire, il a été le défenseur ardent des persécutés ; quand, il remarquait des injustices, il lui est arrivé d’intervenir pour la défense de l’égalité des droits, parfois contre des puissants colons, comme Joseph GALLIENI, gouverneur général du Madagascar. C’est pour cela qu’il a changé six fois d’affectation quand il était fonctionnaire. En raison de son intransigeance dans la défense des droits, il fut suspendu en 1898, pendant deux mois, pour « insubordination ». On peut donc dire que Blaise DIAGNE était vrai un Républicain.

Il faut rappeler que certains milieux extrémistes en France n’ont jamais apprécié, à cette époque, qu’un Noir, colonisé, accède à des fonctions ministérielles et se marie à une Blanche. En Afrique, certains musulmans, animistes et chrétiens intolérants n’ont pas non plus pardonné à Blaise DIAGNE de devenir un franc-maçon. C’est pour toutes ces raisons que Blaise DIAGNE a toujours lutté contre toutes les formes de discriminations. Ainsi, Blaise DIAGNE a défendu, en particulier, le boxeur sénégalais Amadou M’Barick FALL dit Battling SIKI (1897-1925), premier champion du monde africain. En effet, en 1922, Blaise DIAGNE a fait une déclaration à l’Assemblée Nationale française quand Battling SIKKI a été dépossédé, injustement, de son titre après sa victoire, le 22 septembre 1922, sur Georges CARPENTIER, idole des Français. Battling SIKI a gagné par KO, mais l’arbitre l’a déclaré perdant ; sous les huées de la foule, l’arbitre a été obligé de réviser sa position. L’entraîneur de CARPENTIER fait appel de cette décision. Blaise DIAGNE, dans son intervention mentionne : Si je m’exprime, c’est pour que ce genre de choses ne se reproduisent pas à l’avenir. Il est inconcevable qu’on ait privé SIKI de sa victoire, simplement parce qu’il est noir ». Le titre de champion du monde mi-lourd sera redonné à Battling SIKI, à la suite de cette intervention.

En 1919, à Paris, deux touristes américains blancs font expulser deux officiers africains d’un bus ; ils ne comprennent pas que la ségrégation raciale ne soit pas appliquée en France. Blaise DIAGNE proteste énergiquement au Parlement contre cet incident ; le Président Raymond POINCARE a été contraint de préciser que la discrimination raciale ne faisait pas partie de la politique française.

Tout en étant très attaché à la France, Blaise DIAGNE a été un panafricaniste de première heure, avec certaines nuances. En effet, il a favorisé la tenue de deux congrès du panafricanisme et a convaincu Georges CLEMENCEAU pour que Paris accueille le premier congrès panafricain qui a eu lieu du 19 au 22 février 1922, à Montrouge dans la banlieue parisienne. Mais Blaise DIAGNE avait une forte méfiance à l’égard de Web DU BOIS et Marcus GARVEY qui prônaient le retour des Noirs en Afrique. Blaise DIAGNE a déclaré à l’occasion de cette rencontre : « Nous, Africains de France, nous avons choisi de rester Français, puisque la France nous a donné la liberté et qu’elle nous accepte sans réserves comme citoyens égaux à ses citoyens d’origine européenne. Aucune propagande, aucune influence de la part des Noirs ou de Blancs ne peut nous empêcher d’avoir le sentiment que la France est capable de travailler pour l’avancement de la race noire ». Par ailleurs, Blaise DIAGNE a participé au deuxième congrès international panafricain qui s’est tenu en septembre 1921 à Bruxelles. En raison de l’engagement de Blaise DIAGNE pour la République, le Président du Conseil Fernand BOUISSON prononça son éloge funèbre, à la séance publique du 15 mai 1934, en ces termes : « Il parlait notre langue avec un art que beaucoup ici lui enviaient. Il avait 42 ans quand, en 1914 ; il devint l’élu de ses concitoyens du Sénégal », berceau, disait-il, de la France Républicaine ». Il poursuit : « Son action s’est poursuivie pendant 20 ans, malgré bien des difficultés, bien des obstacles, à travers la guerre, à travers la crise qui a durement frappé l’économie africaine. Sa curiosité, servie par une intelligence singulièrement vive, s’étendait, s’élargissait sans cesse. Tant de dons expliquent que DIAGNE ait été nommé « Sous-secrétaire d’Etat ». Pour la première fois, un représentant indigène de nos possessions lointaines faisait partie du gouvernement de ce pays. L’histoire retiendra cet événement chargé de sens ». Si vous passez devant la tombe de Blaise DIAGNE à Soumbédioune, à Dakar, n’oubliez pas de rendre hommage à cet illustre fils du Sénégal.

Bibliographie sommaire

Assemblée Nationale, base de données des députés français depuis 1789, rubrique Blaise DIAGNE.

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,Auteur: Amadou Bal BA
Publié sur Ferloo.com
Par Le Samedi 1 Octobre 2011 à 11:30 | Lu 1071 fois


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