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Le procès renvoyé au 7 septembre : Habré offre 45 jours de congé à la Cour

C’est une vraie fausse ouverture du procès Hissein Habré. Au lendemain de son démarrage, l’audience est ajournée jusqu’au 7 septembre prochain. Cette suspension de 45 jours va permettre aux avocats commis d’office pour la défense de l’ex-Président tchadien de s’imprégner du dossier. Déçue, la partie civile regrette cette décision du président de la Chambre d’Assises, Gberdao Gustave Kam.


Elle n’était pas attendue. Mais, la décision est tombée comme un couperet hier : «A la requête des avocats commis d’office, la Cour a arbitré et a décidé d’accorder un délai de 45 jours aux nouveaux conseillers de Habré pour qu’ils s’approprient du dossier et défendent les intérêts de l’accusé», annonce le président de la Chambre d’Assises, Gberdao Gustave Kam. Conséquence : Le procès est ajourné jusqu’au 7 septembre prochain.
La déception était palpable dans les rangs des victimes. Et de leurs avocats. La réaction de Me Georges-Henri Beauthier n’a pas tardé. Visiblement surpris et énervé par le renvoi, l’avocat a demandé à Habré de commenter la décision du président. «Nous demandons à Habré maintenant de dire à la Cour s’il va récuser les avocats Mbaye Sène, Mounir Ballal et Abdou Gningue commis d’office par le président de la Cour pour assurer ses intérêts. Si on reste 45 jours et qu’il vienne récuser les avocats, on aura perdu du temps et lui Habré aura gagné. Il a le droit de garder le silence, bien sûr. Mais les victimes présentes dans la salle ont droit à un procès», lâche l’avocat belge. Et Me Bourdon, qui n’est pas convaincu par la pertinence de la décision du président, ajoute : «Si au bout de 45 jours, Habré revient pour récuser les avocats commis par la Chambre qu’allons nous dire aux victimes? La carte d’Adn de la défense de Habré, c’est le mépris et le cynisme. Il va se dire au bout de 45 jours merci de m’avoir permis de me reposer dans ma cellule mais je ne veux pas de ces avocats. Essayons donc d’obtenir de l’accusé une réponse pour que le procès ne soit pas pris en otage», implore presque Me Bourdon.

La partie civile regrette la décision
Faisant ainsi part à la Cour de ses inquiétudes, Me Bourbon s’en prend à Habré. Selon l’avocat français, le moment est grave. «Nous ne déplorons pas la décision du président de renvoyer le procès d’ici 45 jours mais nous la regrettons profondément», déclare-t-il, avec fermeté. Fustigeant le comportement des avocats de Habré, Me Bourdon a assimilé leur stratégie à une défense de porte-parole de couloirs et de corridors pour échapper à la justice. «Une justice dont Hissein Habré ne veut pas ? Et c’est pourquoi il veut élire domicile au Palais de justice de Dakar en faisant retarder le procès», tonne l’avocat. Bien sûr, il dit ne pas être surpris par son comportement. «Nous savions que le procès allait démarrer avec du vacarme. De petits coups montés pour faire croire au monde que vous êtes la victime alors que les victimes sont là présentes dans la salle. Hissein Habré veut nous faire croire qu’il adopte une défense de rupture. Mais ce que vous faites ce n’est pas une défense de rupture. La défense de rupture c’est celle adoptée par les tirailleurs sénégalais, les nationalistes africains face à des juges à la solde coloniale. Votre défense, c’est la révolte ultime d’un homme qui sait que tout est joué. Vous adoptez une défense de désertion, une défense de lâcheté qui tente et essaie de prendre en otage le procès», plaide l’avocat français.

«Habré n’a pas à récuser les avocats commis par la Cour»
Prenant la parole, Le Procureur général près les Chambres africaines extraordinaires a rassuré la partie civile. Partageant, dit-il, leurs soucis, Mbacké Fall a expliqué qu’il n’appartient pas à l’accusé de récuser les conseils commis d’office. «Les avocats commis par le président de la Cour vont le défendre à ses risques et périls parce que c’est lui qui a volontairement demandé à ses avocats de boycotter les audiences», soutient-il. Aussi, tient-il à préciser, les avocats Mbaye Sène, Mounir Billal et Abdou Gningue sont commis pour l’intérêt de la justice et non pour les intérêts de Habré qui depuis le début de la procédure n’a fait que nier la légalité des Chambres africaines extraordinaires. Et le Parquet d’ajouter qu’il est fort à parier que Habré n’entrera pas en contact avec les avocats commis pour sa défense.
Malgré les assurances du Parquet, la partie civile semble insatiable. Elle sollicite l’arbitrage du président de la Cour. Elle a demandé au président Gberdao Gustave Kam de bien peser sa décision. «Habré se moque autant de votre Cour que des avocats commis pour sa défense. J’en appelle à votre conscience et à la conscience de l’humanité que vous représentez», plaide-t-elle. Interpellé, le président Gberdao Gustave Kam a déclaré qu’il n’est pas de son devoir de commenter la décision que la Chambre a prise. «C’est sur le plan juridique que se trouve le fondement de la justice, dit-il. Ceux-là qui sont commis ont besoin d’un temps. Les juges d’instruction ont pris 19 mois. Je pense que 45 jours est un délai raisonnable pour permettre aux avocats de sauvegarder les intérêts de Habré quand bien même l’accusé refuse un procès équitable. En plus ce n’est pas opportun de demander à Habré d’apprécier la décision», répond le juge burkinabè;

Me Georges-Henri Beauthier, membre du pool d’avocats des victimes
«Habré a le droit de garder le silence mais les victimes ont droit à un procès»

«J’ai dit à la Cour qu’on l’interroge parce que manifestement dans 45 jours il va présenter les mêmes scénarios lamentables. La Cour aurait pu lui donner une dernière chance pour que Hissein Habré puisse se ressaisir. Pour moi, c’est vain. C’est un type qui n’assume plus rien. Il est parti avec la caisse. Il laisse ses seconds couteaux jugés à Ndjaména et ici il préfère se taire. Il n’est plus un chef de guerre. Au niveau du droit international, à partir du moment où tout est fait pour qu’il ait un avocat pour qu’il se défende et il n’en veut pas, on a le droit de le juger, on a droit à un procès équitable avec des témoins à décharge et à charge qui vont venir, avec un procureur et une partie civile qui vont apprécier ce qu’il a fait. C’est trop facile de se mettre la tête dans le sable et dire je ne vais pas parler. Je ne vais pas parler. Il faut que ça cesse à un moment donné. Il faut dire stop à la récréation et qu’on le juge.
Les victimes ont le droit de faire valoir leurs droits. Elles ont le droit de faire face à leur bourreau pour demander réparation. Nous ne sommes pas contre le fait que le Président commette d’office des avocats qui vont assurer sa défense mais si lui-même refuse, étant saint de corps et d’esprit, à ce moment-là, le procès doit continuer. Vous imaginez qu’il y aurait un seul procès possible parce que la personne a décidé de rester dans son lit. Il est en train de jouer. Je trouve que 45 jours c’est trop long.»

Me Assane Dioma Ndiaye, avocat des victimes
«Le renvoi du procès sera lourd de conséquences»

«Tout le monde est perturbé même les avocats avaient réaménagé leur calendrier en fonction de ce délai. Des locations de maisons ont été faites, des avocats avaient fermé leur cabinet momentanément, pour des témoins des billets avaient été déjà émis. Ce renvoi sera lourd de conséquences. Mais on vous dira aussi que les enjeux seront hautement plus importants. L’idéal d’une justice, qui respecte les droits de la défense, d’un procès juste et équitable, vaut tous les désagréments qu’on connaîtra du fait de cette interruption. Donc nous voulons être positifs. Nous exprimons une déception, une désolation parce que nous savons qu’il y a une volonté manifeste de paralyser ce procès. Mais, notre obstination sera plus forte que notre dégoût.»

Reed Brody, conseiller juridique et porte-parole de Human rights watch
«On ne pourra pas arrêter la marche de l’histoire»

«C’est une déception pour les victimes. Mais que ça soit demain ou dans 45 jours, Hissein Habré fera face à ses victimes, fera face à la vérité. La décision qui a été la plus importante qui a été prise ces jours-ci, ce n’est pas le report, c’est la présence de Hissein Habré à son procès. Il va écouter les victimes raconter leur calvaire. Donc pour nous, évidemment, on est déçu surtout pour les victimes qui ont fait le voyage, les avocats, les militants des droits humains. On va tout changer. Cela représente sur le plan logistique, humain des difficultés mais le plus important est qu’on est là et que le procès va continuer et qu’on ne pourra pas arrêter la marche de l’histoire.»

Me Mounir Ballal, nouvel avocat de Habré
«Même si Habré nous récuse, nous allons continuer à le défendre»

«Le délai de 45 jours nous paraît raisonnable compte tenu des éléments qui nous ont été fournis par la Cour. Je comprends la réaction de la partie civile. Cela ne nous choque pas. Vous savez la partie civile comme le ministère public ont toujours la conviction que la culpabilité est établie. La partie civile se considère comme victime. Même si Habré nous récuse, nous allons continuer à le défendre. Car comme l’a bien souligné le président de la Cour, je ferai bien mon devoir d’avocat de la défense. Je participerai à la défense de Habré. Il n’est pas nécessaire que Hissein puisse accepter de collaborer dans la mesure où ma constitution est intervenue sur la base d’une ordonnance de commission d’office, donc à ce niveau là je n’ai pas à me préoccuper éventuellement de la récusation de ma constitution pour la défense de Habré ou pas.»

Me Mbaye Séne, avocat commis pour Habré
«Notre choix ne pose pas un problème de déontologie»

«Nous avons été désignés par la Chambre africaine extraordinaire chargée de juger le Président Habré. C’est cette chambre elle-même, en application de la loi, qui a demandé au bâtonnier de l’Ordre des avocats, de lui proposer une liste des avocats susceptibles d’être commis d’office pour la défense du Président Habré. Cette proposition a été faite par le bâtonnier et c’est la Cour elle-même qui a choisi sur cette liste les avocats qu’elle a le devoir de commettre et nous faisons parties de ces avocats. Donc il ne se pose pas un problème de déontologie. Si ce problème devait se poser, le bâtonnier n’aurait pas envoyé une liste à la Cour pour lui permettre de designer les avocats et de les commettre d’office. Pour la collaboration, je ne peux pas pour le moment m’y prononcer parce que je ne sais pas ce que le Président Habré décidera. Tout ce que je peux vous dire, c’est que nous avons été commis d’office et nous sommes obligés d’accepter cette décision et nous commençons à prendre toutes les décisions allant dans le sens de la bonne défense des intérêts du Président Habré.»


ndieng@lequotidien.sn, justin@lequotidien.sn

LE QUOTIDIEN
Par Le Mercredi 22 Juillet 2015 à 17:05 | Lu 41 fois



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