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Portrait – Mouhamadou Latyr Ndong : Génie de l’ombre

Mouhamadou Latyr Ndong, 47 ans, a le don de révéler les jours qui se cachent derrière les dates passées et à venir. Sa mémoire lui permet d’être incollable sur les moments phares de l’histoire. Malheureusement, ce «surdoué» n’est pas traité comme il se doit par la société.



On a découvert Mouhamadou Latyr Ndong sur la petite lucarne du site Senego, bouffi de génie. On le retrouve à Mermoz, encombré de simplicité. Dans ce quartier chic de Dakar, le «génie» de l’ombre, capable de donner le jour de toutes les dates historiques, de l’heure précise, demande qu’on l’appelle, arrivé à hauteur du lycée Ngalandou Diouf. On le câble, il décroche, donne avec précision sa position. Puis, tout à coup, il débouche d’une ruelle. L’homme marche comme sur des œufs. Les pas feutrés. La noirceur captivante, une humilité étonnante et déconcertante chevillée à des propos mesurés. Ses habits évoquent un rare conservatisme et frise la banalité : un boubou traditionnel Lagos, sorte de patchwork, des sandales. Une simplicité comme un art de vivre. Premier quiproquo à régler : l’endroit idéal pour tenir une discussion, sans se faire remarquer. L’on tente d’entrer dans le lycée et de squatter une salle de classe. Manque de pot. «Toutes les classes sont occupées», l’on propose alors à Mouhamadou d’aller à son domicile situé à quelques jets de pierre, l’homme marche l’air dubitatif, embêté presque par la proposition. Ce qui n’était qu’une simple impression se vérifie devant la porte d’une villa cossue. «C’est ici ?» lui dit-on. Il acquiesce de la tête, hésite à ouvrir, retourne sur ses pas. On apprendra par la suite que son père est «souffrant» et qu’il pas voulu le mêler à ça. Le père : «Je respecte sa personnalité. Mais c’est difficile pour un père de parler de son fils.» Soit. Alors on propose un restaurant à proximité de la Vdn, l’homme est emballé. Sans euphorie aucune. Ni jamais un mot de trop. Mouhamadou Latyr Ndong ne l’ouvre jamais pour ne rien dire. Il ne se sent à l’aise qu’à travers les dates historiques, les jours qu’il formule, avec une diction à fourguer le complexe à un journaliste de radio. L’on s’assoit enfin. L’homme est d’un calme olympien, d’une simplicité méfiante. Il faut le titiller pour que le génie qui dort en lui, se réveille brutalement, en sursaut et assène les dates de mémoire : une encyclopédie ambulante…

Don de Dieu. Petit quizz en forme de test pour voir ce que le garçon a dans le ventre. L’on a pilonné Wikipedia, pour tenter d’avoir les réponses sur quelques dates repères. Cela nous a pris plusieurs minutes sur Internet. Mais face à ce garçon à la sérénité imperturbable, il ne faut que quelques secondes et la manière dont il s’y prend ringardise tous les grands «champions» qui sont passés à l’émission de Julien Lepers (ancien animateur et présentateur pendant des années de l’émission Questions pour un champion, Ndlr :). Le jour d’entrée de Léopold Sédar Senghor à l’académie française ? L’homme ne réfléchit même pas. Il ne respire plus, quand il donne la réponse, d’une voix posée dénuée de tout empressement. «Jeudi 2 juin 1983, premier noir à être élu à l’académie française», puis il énumère les jours de naissance de Serigne Touba, El Hadj Malick Sy, Mame Baye Niasse, sans la moindre ambiguïté et pas un jour de trop. L’on en oublie quelques questions colle, comme ce disque d’or remporté par l’artiste planétaire Youssou Ndour. Lui dit sans ambages : «En juillet 1994 avec Néneh Cherry.» Il cite pêle-mêle l’heure, le jour et la date de sortie de Nelson Mandela de la célèbre prison de Robben Island. «Mercredi 19 février 1992, c’est la visite du défunt Pape Jean Paul II à Dakar, son décès, Karol Mojtila, de nationalité polonaise, samedi 2 avril 2005, à 19 heures 37 minutes et Temps Universel». N’en jetez-plus ! Il n’a pas non plus besoin de s’attacher les services d’une marque de montre pour connaître l’heure. Il lui suffit de scruter l’environnement immédiat pour donner l’heure, les minutes et les tierces qui vont avec.
Génie gâché. Depuis l’âge de 8 ans, il épate son entourage, bouleverse les idées reçues, du fait de sa faculté à dire le jour exact, les dates exactes passées et même les dates à venir. Amadou Moustapha Gaye, clone de You, secrétaire du proviseur du lycée Ngalandou Diouf, le connaît depuis 14 ans et la vidéo qui fait le buzz sur Senego n’est qu’une infime partie de la vie de Mouhamadou Latyr Ndong. «Je le connais depuis qu’il a 14 ans, il a toujours été au-dessus de ses camarades. C’est un homme très policé qui n’a pas eu de jeunesse, très détaché. J’aime bien me mettre à genou pour le saluer et lui faire le baisemain pour le célébrer», témoigne-t-il. Aujourd’hui, Mouhamadou Latyr Ndong est un agent de la bibliothèque du lycée. Les élèves écarquillent les yeux devant ses connaissances, les profs lui vouent respect. Tout est parti pourtant d’un coup d’œil avisé d’un surveillant affecté à s’occuper de la bibliothèque de l’école mal-en-point. On est en 2007, Abdoulaye Kandé est attiré par un jeune homme assoiffé de connaissances qui vit dans le coin. A l’époque, aux alentours de l’école, des gens discutent à demi-mots des talents du garçon. Au premier contact, le surveillant devenu bibliothécaire sur le tas est tout ouïe devant l’immensité des connaissances du jeune homme. Il lui propose de venir le rejoindre à la bibliothèque et l’aider à mettre de l’ordre. Et depuis ce jour, Mouhamadou Latyr Ndong enfile les livres, empile les connaissances sans se démonter.

A lui seul, Mouhamadou Latyr Ndong atteste des capacités inimaginables de l’esprit humain. Très jeune écolier, il impressionnait ses professeurs. Il a tout obtenu en un laps de temps. Il serait notre Kim Peek local, (Kim décédé en 2009 est un Américain atteint du syndrome du savant, c’est lui qui a inspiré le célèbre film The Rain man). «Il anticipait les cours de ses professeurs, en tout cas, il a obtenu son Bac série A», explique Amadou Moustapha Gaye. L’intéressé ne confirme pas, il estime juste que c’est «Top secret». Il consent, tout de même, à lire tout ce qui lui tombe sous la main, des centaines et des centaines de livres. Il est imbattable sur les dates historiques, dans l’art, mais son domaine de prédilection, c’est le calendrier. La raison est toute simple. «Je connais le jour unique qui correspond à chaque date», argue-t-il. Un don inné chez lui. L’on teste encore, comme c’est vérifiable facilement sur le téléphone portable, en lui demandant le jour qui va coïncider avec le 20 janvier 2017. Et lui dit d’un ton péremptoire : «vendredi.» Vérification faite sur le portable, cela va tomber un Vendredi…Il a toujours fait des choses qui impressionnent. Il continuera d’étonner. Quand le monde autour de lui s’extasie. Lui convoque Dieu. «J’ai un don que m’a donné l’Omnipotent, l’Omniscient, Dieu me l’a juste confié.» Chez Mouhamadou Latyr Ndong, le génie s’épanouit. Mais malgré un stage, dans les années 80, à L’Organisation de la recherche scientifique et technique d’Outre-Mer (Orstom), le génie n’est pas encore bien apprivoisé, ciselé à l’image d’un diamant brut de décoffrage. «Dans nos pays malheureusement, l’on a tendance à gérer de manière informelle les surdoués», regrette Abdoulaye Kandé qui lui a mis le pied à l’étrier au lycée Ngalandou Diouf. Un tour chez sa maman aux Hlm 5 pour avoir une autre idée du personnage. Sa mère accueille avec une gentillesse rare, mais trouve que tout cela ne vaut pas la peine d’être publié. «C’est juste un don de Dieu», dit-elle. Si maman. Mouhamadou Latyr a beaucoup à apporter au monde. Pour l’instant, le génie a des projets de livres, il n’a pas encore montré le tiers de ce qu’il sait faire…Je m’arrête là. Pourquoi ? Parce que.

«Galactique». Les histoires d’adoration finissent mal …en général. Surtout que dans une autre vie, Mouhamadou Latyr Ndong est un militaire français qui se cache sous ses tenues traditionnelles Lagos. Il a vu le jour le 27 juillet 1969 à Paris, dans le 14e arrondissement, son père alors étudiant fait la rencontre d’une Sénégalaise, Latyr est le fruit de cette idylle. Il pousse comme un garçon curieux de tout. Qui a la bougeotte et une intelligence déjà hors norme. Il grandit et même fait son service militaire à Colmart. «En Alsace, département 68, le service militaire était obligatoire en France jusqu’en 1998», précise-t-il. Après son service militaire, il retourne au Sénégal, le samedi 22 juillet 1995. Il n’y est jamais retourné. Mais l’actualité fraiche française ne le laisse pas de marbre, il ne cache pas être choqué par les attentats qui ont endeuillé Paris, il aime la «simplicité et la franchise de François Hollande». S’il ne bouquine pas, il aime mater, devant sa télé, les exploits des Galactiques du Real Madrid. «Je prie pour que Zidane réussisse et enrichisse son palmarès comme coach». Mouhamadou Latyr Ndong n’a rien d’un être asocial. Il se plait à retrouver ses amis à Mermoz et aux Hlm 5. Omar Sharif Ndao est son voisin immédiat. «Il est extraordinaire, les gens ne savent pas encore le tiers sur lui. C’est quelqu’un qui a des dons énormes.» Sous cette avalanche de clichés et derrière son masque d’impassibilité, on oublie presque que Mouhamadou Latyr est un jeune homme. Un célibataire qui avoue ne pas encore trouver chaussure à ses pieds. Qui aime, qui a aimé et qui aimera écouter Youssou Ndour et Bob Marley. Il goûte aussi au Coran et il compte participer au dialogue islamo-chrétien, lui dont les aïeux sont originaires de Palmarin. Toute une histoire. Un génie, Socrate, avait dit : «Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.» Mouhamadou Latyr Ndong a aussi sa formule pour exprimer sa sagesse. «Je ne me considère pas comme un génie», tranche-t-il. Mouhamadou continue de plus belle à nous chuchoter à l’oreille. «Je ne suis rien et puis je ne suis pas important…» Ouais c’est ça, on a compris.
MOR TALLA GAYE
LObservateur*Igfm.sn
Par Le Lundi 18 Janvier 2016 à 20:04 | Lu 227 fois



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