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Sarkozy, Hollande : un fauteuil, deux personnalités

Les voilà donc face à face, ces deux hommes qui, depuis des mois, se combattent. Même génération. Même passion pour la politique. Des années à se côtoyer, derrière la barrière invisible qui sépare les familles politiques adverses. Lorsqu'ils étaient députés, ils se tutoyaient même.


Sarkozy, Hollande : un fauteuil, deux personnalités
Pour le débat télévisé du 2 mai, point d'orgue de cet affrontement politique et psychologique qu'est une présidentielle, ils ont dû repasser dans leur mémoire ce qu'ils savent l'un de l'autre. Les imprudences. Les contradictions stratégiques. Les mesures les plus frappantes. Dans un mano a mano semblable, les caractères comptent aussi. Les réflexes forgés dans l'enfance. L'expérience apportée par les échecs. L'image imprimée par les parcours.

"CANDIDAT REDOUTABLE"

François Hollande ne sous-estime pas Nicolas Sarkozy. "C'est un mauvais président, mais c'est un candidat redoutable", dit-il. Nicolas Sarkozy, lui, l'a longtemps négligé. Par un instinct politique qui leur est commun, ils portaient pourtant tout deux le même jugement sur un rival potentiel : Dominique Strauss-Kahn. Trop d'histoires de femmes, trop de désinvolture, trop d'éloignement aussi. "Tu sais bien qu'il ne pourra pas y aller", disait le président à ses amis. "Parler avec les grands de ce monde, c'est bien, mais que sait-il de Châteauroux ?", pensait tout haut François Hollande devant les siens.

Pour le reste, qu'ont-ils de semblable ? Le réalisme de ceux qui appartiennent à des partis de gouvernement. Une égale détermination d'animal politique. Un engagement européen qui leur a parfois valu des échecs. Une fois d'ailleurs, en 2005, ils affichèrent leur apparente complicité pour défendre le oui au référendum sur la Constitution européenne. Leur photo, côte à côte dans Paris Match, fit scandale et reste, depuis, leur agacement secret.

PROVINCIAL DANS L'ÂME

Regardons-les un instant pour tenter de les comprendre. L'un a longtemps gardé la nostalgie de son enfance normande. Une vie calme et tranquille, dans les quartiers cossus de Bois-Guillaume, à quelques kilomètres de Rouen. François Hollande est un provincial dans l'âme, jusque dans ses goûts culinaires et son plaisir à discuter aujourd'hui dans les bistrots de Corrèze où il s'est implanté. Un père médecin ORL, une mère assistante sociale, un frère aîné. Une vie classique au sein de la petite bourgeoisie catholique, entre déjeuners du dimanche et scolarité en institution privée.

Même le déménagement de la famille à Neuilly, lorsqu'il avait 13 ans, ses études à Sciences Po puis à HEC, son diplôme de l'ENA n'ont jamais tout à fait brisé le rythme paisible de ceux qui ont vécu loin de Paris et cette apparence un peu fade qui l'a longtemps fait passer, en politique, pour un second couteau.

FAMILLE ARISTOCRATIQUE

L'autre porte un nom d'origine hongroise, legs d'une histoire familiale qui se confond avec les soubresauts tragiques de l'Europe d'après-guerre. Pal Nagy Bocsa y Sarközy, son père, était l'héritier d'une famille aristocratique de Budapest, mais il est arrivé en 1948 en France en apatride, sans argent et sans aucuns papiers, après avoir fui les occupants soviétiques qui enrôlaient de force les jeunes gens dans leur armée.

Nicolas Sarkozy ne connaît pas dix mots de la langue de ce père qui, à Paris, s'est reconverti dans la publicité. Il n'a jamais voulu la lui enseigner : "C'est un tout petit pays, cela n'aurait pas été très utile, disait-il au Monde il y a quelques années, et je voulais, de toute façon, que mes enfants soient entièrement français."

"HUMILIATIONS D'ENFANCE"

Le président sortant juge, pour sa part, que c'est surtout la marque de la négligence de son géniteur. Son enfance, au milieu de ses deux frères, dans un hôtel particulier du 17e arrondissement de Paris, n'a rien eu de misérable. Mais il a gardé la blessure des enfants de divorcés - il n'avait que 5 ans - à une époque et dans un milieu où les séparations étaient rares. "Ce qui m'a façonné, a-t-il lâché un jour dans un entretien, c'est la somme des humiliations d'enfance... Je n'ai pas la nostalgie de l'enfance parce qu'elle n'a pas été un moment particulièrement heureux."

L'un s'est construit sans rébellion apparente dans une famille de droite. Georges Hollande était un militant de l'Algérie française. Deux fois, il s'est présenté aux élections municipales - à Rouen en 1959, à Bois-Guillaume en 1965 -, sur des listes parrainées par l'extrême droite et l'avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour, défenseur de l'écrivain Louis-Ferdinand Céline puis du général putschiste Raoul Salan. En 1968, il croyait dur comme fer que les communistes allaient débarquer dans le port de Rouen...

ESQUIVE SOURIANTE

Jamais le fils n'a épousé les idées du père. Jamais non plus il ne l'a vraiment affronté. Bien lui en a pris : son frère aîné, Philippe, plus contestataire, y a gagné d'être inscrit dans un sévère pensionnat religieux. Lui a appris l'art de l'esquive souriante, dissimulant ses désaccords derrière une jovialité et un humour à toute épreuve. Il a été aussi protégé par une mère affectueuse et charmante, Nicole, qui avait un petit faible pour François Mitterrand, originaire comme elle de Charente.

L'autre n'a cessé de se mesurer à ses proches. A ses deux frères, d'abord, Guillaume l'aîné, François le benjamin, plus grands, meilleurs élèves. Bagarreur, écorché vif, il répétait en serrant les poings face à la moindre velléité de le dominer : "Tu ne me fais pas peur !" A son père ensuite, remarié une fois, deux fois, trois fois et qu'il a longtemps refusé de revoir.

Le jour de son investiture à l'Elysée, Pal Sarkozy, qui s'était glissé dans les rangs des invités VIP, n'a eu droit qu'à une poignée de main rapide. La légende qui circule parmi les amis de son fils veut qu'il ait glissé d'un ton léger : "Evidemment, ce n'est pas comme être président des Etats-Unis..."

Le grand-père maternel, Bénédict Mallah, chez qui la famille a vécu, était un juif converti au catholicisme. Un gaulliste convaincu. Sa mère, Andrée, une figure assez moderne de femme émancipée. N'a-t-elle pas, après son divorce, repris des études de droit, passé son certificat pour devenir avocate ? "J'en ai tiré deux convictions fortes, a-t-elle souvent dit à son fils, devenu à son tour avocat. Tout le monde est récupérable et la peine de mort est une monstruosité."


Sarkozy, Hollande : un fauteuil, deux personnalités
JOYEUX DRILLES DU SPLENDID

François Hollande est un authentique social-démocrate. Un européen convaincu. Un modéré aussi. En classe, au lycée Pasteur de Neuilly, ses copains Christian Clavier, Thierry Lhermitte, Gérard Jugnot et Michel Blanc, formaient un groupe de joyeux drilles qui bientôt fonderait la bande du Splendid. Lui était un bucheur.

Après Mai 68, à l'époque où les jeunes gens à cheveux longs se passionnaient pour le philosophe marxiste Herbert Marcuse et l'écrivain américain Jack Kerouac, il affichait déjà son admiration pour François Mitterrand. A l'ENA, au sein de la promotion Voltaire, avec ses copains Jean-Pierre Jouyet, Michel Sapin, Jean-Maurice Ripert et Bernard Cottin, il s'est opposé sans cris inutiles aux "bourgeois" Dominique de Villepin, Renaud Donnedieu de Vabres et Pierre Mongin en proposant la "péréquation salariale" entre stagiaires.

JOLIE FILLE MAL FAGOTÉE

La seule qui leur ait vraiment tenu tête, à l'époque, était une jolie fille mal fagotée, Ségolène Royal. C'est justement elle qu'il a séduite par son intelligence et ses plaisanteries. Ils ont formé, pendant plus de vingt- cinq ans, un de ces couples devenus légendaires parce que rarissimes dans les milieux du pouvoir.

"François et Ségolène" : elle, plusieurs fois ministre, lui patron de parti. Leur histoire s'est brisée en 2007 sur une trahison sentimentale et une rivalité politique. Elle aura été candidate à l'élection présidentielle avant lui. Il vit depuis avec une journaliste de Paris-Match, Valérie Trierweiler, passionnée depuis vingt ans par la politique.

Pour le reste, tout son parcours, des Clubs Témoins de Jacques Delors, aux "transcourants" du Parti socialiste, sa position de majoritaire au sein du PS, sa complicité avec le premier ministre Lionel Jospin, montre qu'il n'a jamais été un idéologue. C'est un pragmatique, un pondéré. Il pratique l'art de la synthèse et du rassemblement autant par conviction que par caractère. Que l'on ne s'y trompe pas, il a éliminé beaucoup de ses adversaires. Habilement, sans qu'on s'en aperçoive : en disant toujours oui, puis en vous étouffant doucement.

SOLITUDE ET AVANIES

François Hollande a aussi connu une traversée du désert, à partir de 2008. Quatre ans de quasi-solitude et d'avanies. Ses adversaires à gauche rivalisaient alors de vacheries pour décrire son centrisme bonhomme : "Il est mou" (Martine Aubry), "C'est Flamby !" (Arnaud Montebourg), "M. Petites Blagues..." (Laurent Fabius), "Un capitaine de pédalo" (Jean-Luc Mélenchon). Lorsqu'il a été candidat à la primaire, ses rivaux socialistes ont détourné le bon mot de celui qui est aujourd'hui son adversaire : "Hollande ? Il pense à la présidentielle en nous rasant..." Ils sont tous aujourd'hui derrière lui.

Nicolas Sarkozy, lui, a épousé à peu près toutes les tendances de la droite. En 1974, le premier meeting auquel il ait assisté était celui de Jacques Chaban-Delmas, que Jacques Chirac venait de trahir en faveur de Valéry Giscard d'Estaing. Deux ans plus tard, il s'engouffrait dans le RPR fondé... par Jacques Chirac.

Son premier vrai discours, aux assises du parti en juin 1975, stupéfia les barons : "Etre jeune gaulliste, c'est être révolutionnaire !" Il a ensuite été chiraquien de choc en 1988, libéral fervent et soutien de son rival Edouard Balladur en 1995, ministre de l'économie dirigiste, dans la meilleure tradition française en 2004, premier flic de France au ministère de l'intérieur jusqu'en 2007.

"IL VAUT MIEUX ÊTRE DEUX"

Pendant des années, lorsqu'il était encore maire de Neuilly, il a organisé des dîners mondains à la mairie, conviant à sa table ses riches et puissants administrés, Martin Bouygues, Jean Reno, Bernard Arnault, Jacques Attali, des grands patrons de la médecine, des dirigeants d'entreprise, des avocats.

Un jour, en mariant l'un d'eux, Jacques Martin, le plus célèbre animateur de télévision de France, il est tombé amoureux de la jeune épousée, Cécilia. Pendant plus de quinze ans, il n'a pas fait un pas sans elle. "La politique est un monde tellement violent, qu'il vaut mieux être deux", disait Cécilia Sarkozy en jouant ses conseillères. Pendant qu'il affrontait Ségolène Royal à l'élection présidentielle de 2007, Cécilia est pourtant partie. Le jour de son élection, elle n'est même pas allée voter, et cette unique voix manquera toujours à sa victoire.

Il s'est depuis remarié avec Carla Bruni, un ancien mannequin international, qui portait jusque-là quelques engagements à gauche comme un accessoire de mode un peu bobo. Il est à la fois père d'un bébé et grand-père.

"TOUT L'UN OU TOUT L'AUTRE"

Pour le reste, toute sa vie, on a dit de lui la même chose : "énergique", "volontaire", "inventif", "agressif", "excessif" et "brutal". En 1995, après son combat contre son ancien mentor, Jacques Chirac, on l'a qualifié de "traître". Dix ans plus tard, il faisait figure de "meilleur candidat de la droite". "C'est toujours tout l'un ou tout l'autre avec moi, s'agaçait-il déjà à l'époque. J'ai l'habitude. On dit : 'Il ne sera jamais aimé des Français', et le lendemain : 'Il pourrait devenir président de la République !'"

En 2007, il a siphonné les voix du Front national et nommé une jeune Française d'origine marocaine, Rachida Dati, à un ministère régalien, la justice. Il a pratiqué l'ouverture à gauche et débauché l'un des meilleurs amis de François Hollande, Jean-Pierre Jouyet. Puis, il a donné un coup de barre, à droite toute. Il a voulu tenir la presse qui l'a vilipendé. Son bilan de président est plein de ses contradictions et de ces ruptures. Et ses soutiens, à droite, pleins d'ambivalence.

Dans cette élection qui les voit s'opposer, l'un est devenu le favori. L'autre se bat dos au mur.

Raphaëlle Bacqué
LeMonde.fr
Par Le Samedi 5 Mai 2012 à 12:36 | Lu 754 fois



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