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« Sénégalaise d’ethnie Toubab » / Portrait - Viviane Wade, Première Dame du Sénégal. Par Aïssatou Laye

Depuis le 1er avril 2000, après quarante ans de mariage avec Abdoulaye Wade, cette Franc-comtoise est devenue la première dame du Sénégal. Trajectoire d’une femme née sous une bonne étoile : Bourgeoise de naissance, épouse d’un président de la République et mère d’un « super ministre ». Ce portrait de la femme du chef de l’Etat, nous l’avons réalisé sans l’autorisation de l’intéressée, ni sa participation, en utilisant un document diffusé par la 2STV et un ancien numéro du journal français, le Nouvel Observateur. C’était le seul moyen pour y arriver.


« Sénégalaise d’ethnie Toubab » / Portrait - Viviane Wade, Première Dame du Sénégal. Par Aïssatou Laye

C’est dans ses mains qu’il faut lire ce que son visage, sa bouche, ne veulent plus dire. A 77 ans, Viviane Wade apprend à contrôler les mots. Elle les lancent sec, poignant, voir blessant pour certains, mais évite de s’étaler devant des millions de téléspectateurs captés par la lumière cathodique pour suivre la « reine ». Pose recherchée, mimiques raffinées, elle envoie des réponses courtes avec une gouaille très parisienne. Des « blancs », beaucoup de « blancs » meublent le débat. L’épouse blanche, « Sénégalaise d’ethnie toubab » du « Prince » de l’alternance, arrivé au pouvoir après 26 ans passés dans l’opposition, daigne accorder enfin une interview à ses « sujets », après 9 ans de règne.

Le 29 juin 2009, Viviane est apparue sur le petit écran, flanquée de son éternelle coiffure, une robe trois-quarts couleur terre en évidence. Une Viviane dont la froideur est qualifiée par son vocabulaire du moment avec une foultitude de « sans état d’âme » et des « ni chaud ni froid » qui disent long sur la personnalité de la première dame. Elle est loin de ses congénères sénégalaises qui, avec l’âge mettent de l’eau dans leur bissap. Viviane, elle, ne met pas de l’eau dans son vin. Exemple : L’épouse d’Abdoulaye Wade y est pour beaucoup dans les plaintes de ses enfants contre certaines personnes. Elle ne s’en cache pas. « Si quelqu’un porte un déshonneur à ma famille, je pousse mes enfants à porter plainte. Cela a été le cas avec quelqu’un qui est au Canada. Quand on est sûr de sa bonne foi, on porte plainte », a-t-elle fait savoir, sans état d’âme.

La dame est jolie. Les griffes du temps ne viennent en rien, gâcher la beauté d’un visage qu’elle tient de sa mère : « Une propriétaire terrienne, une femme d’affaires exploitant les propriétés forestières familiales dans le Haut Doubs ». C’est là-bas qu’elle est née en 1932. Plus tard, elle rencontrera en 1963 son futur mari, Abdoulaye Wade. Elle avait 20 ans.

De sa famille maternelle elle aurait pu hériter de l’ambition de devenir à son tour riche exploitante. Mais de son père lui vient le goût de l’engagement politique. Elle raconte, comme une évidence, ce que fut son entrée en militance : « Mon père était professeur d’histoire et de lettres au lycée de Besançon. Il a participé, à sa manière, à la résistance. Républicain, laïc sans être anticlérical, il était mendéssiste et très engagé. Il m’a appris à me révolter contre toutes les oppressions : la guerre d’Indochine me concernait, la guerre d’Algérie aussi. »

La guerre d’Algérie justement. C’est sur ce thème, qu’à la fac de Besançon, elle se rapproche d’un grand jeune homme, de six ans son aîné, syndicaliste étudiant dont le calme la séduit : « Il était capable d’arbitrer des débats houleux au sein de l’UNEF. » Dans « Jeune Afrique », Abdoulaye Wade se souvient de leur première rencontre en 1952 : « Des amis avec qui elle se trouvait, voulaient finir la soirée en boîte. Elle a posé une condition pour les accompagner : qu’ils acceptent que je sois de la partie. » Viviane Vert savait déjà ce qu’elle voulait. Et s’en donnait les moyens. Neuf ans plus tard, c’est le mariage et l’installation au Sénégal : « Ma famille a eu un peu peur pour ma santé. Ma belle-famille craignait que je ne perturbe la tradition. » Il n’en a rien été. « J’ai privilégié la carrière d’avocat et de professeur d’économie de mon mari. »

Pour la cause commune, Viviane fera don de sa personne. « Comme nous partageons les mêmes idéaux, j’ai privilégié mon mari. En tant qu’épouse, ayant fait mon choix, je n’ai jamais voulu être un poids pour lui. » C’est donc elle qui renonce à l’agrégation de droit et à une carrière professionnelle, elle qui élève leurs enfants. Abdoulaye est musulman, elle demeure catholique, « sans être une grenouille de bénitier ».

Juriste de formation (enfin ! licenciée en droit), Viviane Wade n’a jamais exercé. En réalité, elle n’a jamais occupé un emploi rémunérateur. Car, si vous vous avisez de dire qu’elle n’a jamais travaillé, la réplique fuse : « j’ai toujours travaillé et si je n’ai jamais été inscrite au barreau, j’ai toujours été en action »… Son jardin secret, c’est Pikine. Dans cette ville satellite de Dakar où s’entassent un million d’habitants, elle s’est lancée en octobre 1977 dans la couture et la broderie. « Je n’y connaissais rien, mais il fallait assurer une autonomie financière à des femmes démunies. » Même si elle-même ne sait pas faire grand-chose de ses mains de grande bourgeoise : depuis 14 ans qu’elle travaille avec les femmes de Malika, dont plusieurs sont devenues des virtuoses de la broderie, elle ne sait toujours pas broder. Hostile à la charité, « qui apaise la conscience mais ne résout pas le problème », elle engage seulement 200 francs comme mise de départ. Mais, grâce à ses conseils, des robes en coton, puis du linge de table sortent du bidonville et se vendent bien. « Quand une jeune femme a vu son premier chemisier monté, lavé et repassé, elle a fondu en larmes tellement elle était fière de l’avoir fait elle-même. » Il y a eu, aussi, des revers.

Dopée par le succès, Viviane a loué une maison pour en faire un grand atelier. « On n’y était jamais plus de deux ou trois, parce que, pour ces femmes, il y a toujours un enfant malade à soigner, un repas à préparer, un enterrement à organiser. Donc, elles continuent à travailler chez elles, chacune à son rythme. » 23 ans après, Viviane est couronnée « reine ». Elle oublie son jardin secret. A force de ne pas le défricher, des herbes folles y poussent. Normal, la maîtresse des lieux est absente. Pourtant, ses « sujets » souffrent de tous les maux de la terre : inondations, insécurités, chômage endémique. Viviane Wade dit qu’elle n’a « jamais eu le sentiment de franchir une frontière. » Pourtant, de sa Franche-Comté natale au Palais, sa vie n’a pas été une ligne droite. L’été 1963, elle l’épouse malgré les réticences de ses parents, « qui avaient peur d’une vie difficile [pour elle] en Afrique ». Ce souvenir la révolte. « A cette époque, le gouvernement français ne comprenait pas ce qu’était un opposant africain. » Agitateur aux yeux de Paris, Abdoulaye Wade a toujours été, pour elle, un « résistant ».

Viviane Wade entame, dès 1974, une longue et pénible carrière d’épouse de l’opposant numéro un au régime socialiste. Quand Abdoulaye Wade crée le PDS, premier parti d’opposition toléré par le régime de Senghor, elle découvre les affres des pressions, des arrestations. Plusieurs fois, son mari ira en prison. En 1988, alors qu’il est en passe de remporter l’élection présidentielle contre Abdou Diouf, il est arrêté. « J’avais été prévenue trois jours auparavant. Je n’ai rien dit à personne, j’ai préparé sa valise en n’oubliant pas les insecticides contre les cancrelats. » Trois fois par jour, elle empruntait le chemin de Rebeuss, pour lui apporter à manger : « Je devais lui donner de la main à la main, pour être sûre qu’on ne l’empoisonne pas. » En mars 2000, Abdou Diouf a dû admettre sa défaite devant la détermination de la jeunesse. Au soir du deuxième tour, Viviane a vu sa maison et son quartier envahis par une foule hurlant sa joie d’avoir obtenu le « Sopi », le changement. Au milieu du chant des griots, des rythmes de djembés, elle est apparue bien menue, bien fragile. Deux jours après, seule, sans garde du corps, elle faisait comme d’habitude ses courses au marché Kermel. Viviane Wade entend ne rien changer à sa vie.

Elle veut rester « le lien direct » entre son président de mari et le peuple : « Surtout les femmes qui, dans les années de crise, se sont surpassées. Les femmes sénégalaises sont toutes des premières dames, elles ont su transmettre l’espoir à la jeunesse. » Celle qui se définit comme une « libérale de gauche, centriste » ne deviendra pas une Hillary Clinton africaine : « L’erreur de l’Afrique a été de trop vouloir copier l’Occident. » « Franche », elle pense que « Oui ! Mon père serait fier de moi. » Et si on l’évoque l’impunité promise par son mari à son prédécesseur et à sa famille, la bouche se fait dur, les traits se tendent, les yeux bleus se plissent : « Peu importe ce qu’ils ont fait, peu importe qu’ils m’aient obligée à... » Ses mains interviennent. Elle se les frappe : « La femme du Président ne doit pas dire cela. » Ses doigts prennent alors le relais de la parole, du visage refermé. Ils sont noueux, torturés, secs. Cela, c’était en 2000. Aujourd’hui, Viviane qui a un mari et un fils accusés à tort ou à raison de tout dans la gestion des affaires publiques, voit certainement d’un autre œil la question de l’impunité des familles de Président.

Elisabeth Diouf, la femme du président sortant, avait sa fondation, « Solidarité et partage », mais Viviane pense que « la première dame ne doit pas être une porte d’entrée, mais une fenêtre vers l’extérieur pour le Président. » N’empêche en 2000, elle crée l’association « Education Santé », elle qui voulait jouer à l’anti-conformiste en tournant le dos au rôle classique des premières dames africaines : humanitaire. Viviane ne collectionne plus de tableaux anciens et brocante, dont elle décorait la maison avant que celle-ci ne devienne « la salle d’attente de la démocratie au Sénégal. » Cela aussi, c’est du passé. Avec le pouvoir, ses anciennes amours refluent. On se rappelle qu’elle avait une vaste entreprise de décoration. De son ancienne vie, lui reste « une maison de famille » à Versailles, qui abrite la bibliothèque de son père. Aussi, des souvenirs quand, dans Paris, elle servait de « chauffeur à Abdoulaye ».
Aïssatou LAYE 
Nouvelle Obs, jeudi 20 avril 2000. 
Interview accordée à la télévision privée sénégalaise 2STV, diffusée dans la nuit du 29 juin 2009
Thiesvision.com

Par Le Vendredi 26 Août 2011 à 14:00 | Lu 909 fois


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