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Tegla Loroupe, la Kényane qui court sur les traces de Mandela

A l’évocation de Mandela, Tegla Loroupe esquisse un sourire extatique. Elle, qui a grandi à Kapsoit, dans un village du fin fond de la vallée du Rift, en pays pokot (au nord-ouest du Kenya) ne peut qu’être fascinée par ce faiseur de paix : Madiba lui a servi de modèle dès le plus jeune âge. Lui aussi a vu le jour dans un humble hameau avant de conquérir le monde.


Tegla Loroupe lors d'une conférence de presse en septembre 2013 à Berlin. AFP/Roland Popp
Tegla Loroupe lors d'une conférence de presse en septembre 2013 à Berlin. AFP/Roland Popp
Des rêves réalisables

Tout comme Tegla, Madiba a dû vaincre bien des préjugés avant de réaliser ses rêves. « C’est pour ça qu’il m’a toujours inspirée, Mandela m’a fait comprendre que mes rêves n’avaient rien d’impossible à réaliser », explique cette femme frêle, née en 1973. Elle a été la première Africaine à s’imposer au prestigieux marathon de New York en 1994. Un exploit qu’elle a réédité l’année suivante. « C’était la première fois de ma vie que je m’alignais sur cette distance. Personne ne croyait en ma victoire », se souvient avec émotion celle qui a détenu le record du monde de la distance avant d’être plusieurs fois championne du monde de semi-marathon et de marathon.

Celle qui doit ses victoires à son obstination a fait sien le précepte de Picasso : « Tous les hommes sont égaux, sauf les tenaces ». Mais elle s’impose aussi grâce à ses qualités physiques : femme d’un 1,53 mètre, elle déplace son poids plume (39 kilos) avec beaucoup de grâce.

Un attachement atavique pour son bétail

Son premier rêve, Tegla l’a réalisé dès l’enfance lorsqu’elle est partie de sa propre initiative à l’école. « Mes parents m’avaient interdit de m’y rendre. J’ai couru vingt kilomètres pour m’inscrire et vingt de plus pour revenir, c’est comme ça que je suis devenue marathonienne », reconnait Tegla qui voulait avant tout accéder à l’éducation, celle que n’avait jamais connue aucune femme de sa famille. Tegla a grandi dans des hameaux dépourvus d’eau et d’électricité.

Elle vit une partie de l’année en Europe et à Nairobi, mais retourne régulièrement sur ses terres. « C’est là que j’aime le plus m’entraîner. L’alternance de montées et de descentes m’aide à préparer les grandes épreuves », reconnaît la marathonienne qui conserve un attachement atavique à l’égard de son bétail. De retour dans la maison qu’elle a fait construire pour sa famille, sa mère et ses sœurs, Tegla aime flatter la croupe de ses vaches, dans ces paysages verdoyants qui rappellent ceux de l’opulente Confédération helvétique.

Fière de ses racines rurales, Tegla n’hésite pas à inviter les étrangers dans son village natal. Là, le visiteur est surpris par la majesté des paysages, la profondeur des vallées, la verdeur de la végétation, mais aussi par le nombre de coureurs aux pieds nus. Là où d’autres peuples marchent, les Kényans de la vallée du Rift courent. Des hommes et des femmes « galopent » – non pas par simple plaisir, mais pour se déplacer plus rapidement dans un environnement où les routes bitumées et les véhicules font parfois défaut.

Une millionnaire à l’âme paysanne

Tegla fait monter dans son 4x4 les villageois qui lui font signe depuis le bord de la route. Afin de leur accorder davantage de place, la championne n’hésite pas à s’asseoir dans le coffre du véhicule. Très hospitalière, elle peut aussi céder son lit confortable aux hôtes et dormir à même la terre battue de son domicile. Millionnaire reçue à New York, Johannesburg ou Lausanne, Tegla reste paysanne dans l’âme.

A plus de 800 mètres d’altitude, chez elle, nous sommes dans le pays des Pokots, ethnie semi-nomade qui vit d’élevage et de razzia de bétail depuis des millénaires. Tegla y organise régulièrement des courses de la paix. Sa région natale fut longtemps le théâtre de terribles affrontements. « Pour se marier, les hommes de mon ethnie doivent constituer une dot qui peut s’élever à 500 vaches. Comme le coût d’une vache peu atteindre 800 euros, ils attaquent les troupeaux des autres ethnies. Ils font des razzias. Les différends se règlent alors à l’AK 47 et font des dizaines de morts », se désole Tegla.

Une fondation au service des siens

Depuis près de vingt ans, elle sillonne la planète pour participer à des courses sur route et défendre l’œuvre de sa fondation. Pendant les deux dernières décennies, elle a gagné plus de 150 000 euros par an. Une coquette somme mise au service de sa communauté. La fondation de Tegla Loroupe a investi près d’un million d’euros dans des projets visant à offrir une alternative économique aux razzias coutumières : agriculture, hôtellerie, tourisme et surtout éducation. « Grâce à l’école, les jeunes femmes comprennent qu'elles peuvent acquérir leur indépendance économique, que cela ne sert à rien de tout miser sur le mariage et la dot », estime Tegla qui a, elle-même, fréquenté l’université. Sa fondation organise des courses de la paix dans d’autres pays d’Afrique de l’Est, notamment l’Ouganda et le Soudan du Sud.

Tegla a ouvert un hôtel dans son village. Elle est fière de l’école qu’elle a faite construire. Celle qui évite aux enfants de faire un « marathon par jour » pour apprendre à lire. « Elle n’est pas réservée aux filles. Les garçons aussi ont le droit à l’éducation », plaisante Tegla qui enfile ses runnings deux fois par jour, non pour gagner de l’argent, mais par amour de l’effort. « Quand je cours, je me sens vraiment heureuse », confesse l’athlète. La femme des hauts plateaux ajoute : « C’est là que le vent murmure de douces paroles. Il me rappelle à quel point je suis libre au sommet de mes collines ».
RFI
Par Le Vendredi 13 Décembre 2013 à 18:14 | Lu 99 fois



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